«Voulez-vous dire qu'elle l'a refusé?
—Oui, certainement.
—Je ne sais pas au juste, car nous étions en pension alors. Je crois que ce fut un an avant d'épouser Marie. Mes parents pensent que sa grande amie, lady Russel, empêcha ce mariage, elle ne trouva pas Charles assez lettré, et persuada à Anna de refuser.»
Les voix s'éloignèrent, et Anna n'entendit plus rien. D'abord immobile d'étonnement, elle eut beaucoup de peine à se lever. Elle n'avait point eu le sort de ceux qui écoutent: on n'avait dit d'elle aucun mal; mais elle avait entendu des choses très pénibles. Elle vit comment elle était jugée par le capitaine; et il avait eu, en parlant d'elle, un mélange de curiosité et d'intérêt qui l'agitait extrêmement.
Elle rejoignit Marie, et quand toute la compagnie fut réunie, elle éprouva quelque soulagement à s'isoler au milieu de tous.
Charles et Henriette ramenèrent Hayter avec eux. Anna ne chercha pas à comprendre ce qui s'était passé, mais il était certain qu'il y avait eu du froid entre eux, et que maintenant ils semblaient très heureux, quoique Henriette parût un peu confuse. Dès ce moment, ils s'occupèrent exclusivement l'un de l'autre.
Maintenant tout désignait Louisa pour le capitaine, et ils marchaient aussi côte à côte. Dans la vaste prairie que les promeneurs traversaient, ils formaient trois groupes. Anna appartenait au moins animé des trois. Elle rejoignit Charles et Marie et se trouva assez fatiguée pour accepter le bras de son beau-frère, qui était alors mécontent de sa femme. Marie s'était montrée peu aimable et en subissait en ce moment les conséquences. Son mari lui quittait le bras à chaque instant pour couper avec sa cravache des têtes d'orties le long de la haie: elle se plaignit selon son habitude, mais Charles les quittant toutes deux pour courir après une belette, elles purent à peine le suivre.
Au sortir de la prairie, ils furent rejoints par la voiture de l'amiral, qui s'avançait dans la même direction qu'eux. Apprenant la longue course qu'avaient entreprise les jeunes gens, il offrit obligeamment une place à celle des dames qui serait la plus fatiguée. Il pouvait lui éviter un mille, puisqu'ils passaient par Uppercross. L'invitation fut refusée par les misses Musgrove, qui n'étaient pas fatiguées, et par Marie, qui fut offensée de n'avoir pas été demandée avant toute autre, ou parce que l'orgueil des Elliot, comme disait Louisa, ne pouvait accepter d'être en tiers dans une voiture à un seul cheval.
On allait se séparer, quand le capitaine dit tout bas quelques mots à sa sœur.