«Anna, s'écria Charles, que faut-il faire, au nom du ciel?
—Ne vaudrait-il pas mieux la porter à l'auberge?
—Oui, c'est cela, s'écria Wenvorth. Je vais la porter; Charles, prenez soin des autres.»
Le bruit de l'accident s'était bientôt répandu. Les bateliers et les ouvriers du Cobb se rassemblaient pour contempler une jeune femme morte. Henriette fut confiée à l'un d'eux. Anna marchait à côté de Louisa. Charles soutenait sa femme: ils reprirent le chemin qu'ils venaient de traverser si joyeux, un moment auparavant, maintenant si désolés! Les Harville vinrent à leur rencontre. Benwick, en passant, les avait avertis.
Harville était un homme de sang-froid et de ressources. Après quelques mots échangés avec sa femme, il décida que Louisa serait transportée chez lui. Il ne voulut écouter aucune objection et fut obéi. Tandis que Mme Harville faisait porter Louisa dans son propre lit, son mari administrait à tous des soins, des cordiaux. Louisa ouvrit une fois les yeux, puis les referma. Ce fut une preuve de vie qui fut utile à sa sœur. L'alternative de crainte et d'espoir empêcha Henriette de retomber dans son évanouissement. Marie aussi fut plus calme. Le médecin arriva plus vite qu'on n'espérait. Pendant son examen, chacun éprouvait une angoisse cruelle. Mais il y avait de l'espoir; la tête avait reçu un fort ébranlement, le médecin en avait vu de plus graves. Ils en ressentirent tous une joie profonde et l'on adressa au ciel les plus fervents remerciements. Anna se dit qu'elle n'oublierait jamais le regard et l'accent de Wenvorth disant: «Dieu soit loué!» non plus que son attitude, les bras croisés sur la table, et la tête dans ses mains, comme s'il était écrasé par ses émotions, et cherchait à se calmer par la prière et le silence.
Il fallait pourtant prendre un parti. Louisa ne pouvait être transportée; mais les Harville avaient déjà tout prévu: Benwick céderait sa chambre, et l'on improviserait des lits pour ceux qui voudraient coucher. Mme Harville offrait de se charger de Louisa: c'était une garde-malade experte; et sa bonne d'enfants était une seconde elle-même. Louisa serait veillée nuit et jour. Tout cela fut dit d'un accent sincère et vrai, qui était irrésistible.
Charles, Anna et Wenvorth se demandaient avec effroi comment on pourrait porter la triste nouvelle à Uppercross. La matinée était fort avancée. On se désolait, quand Wenvorth s'écria: «Il n'y a pas de temps à perdre, les minutes sont précieuses. L'un de nous doit partir immédiatement. Musgrove, est-ce vous ou moi?»
Charles répondit qu'il ne pouvait supporter l'idée de quitter Louisa. Henriette voulait aussi rester, mais elle fut forcée de reconnaître qu'elle ne serait utile à rien, elle qui s'était trouvée mal en voyant l'accident de sa sœur. Elle réfléchit à la douleur de ses parents, et consentit à partir.
A ce moment, Anna, sortant de la chambre de Louisa, entendit Wenvorth qui disait:
«C'est entendu, Musgrove, vous restez, et je ramène votre sœur à la maison. Mais si quelqu'un reste ici pour aider Mme Harville, ce ne peut être que miss Anna, si elle le veut bien: elle a toutes les qualités pour cela; d'ailleurs votre femme veut sans doute retourner auprès de ses enfants.»