Il y avait une chose qu'Anna désirait connaître par-dessus tout: c'étaient les sentiments de son père pour Mme Clay. Après quelques heures passées à la maison, elle était loin d'être tranquille.
Le lendemain matin, en descendant déjeuner, elle eut lieu de comprendre que cette dame avait trouvé un prétexte pour s'en aller, car Élisabeth répondit tout bas:
«Ce n'est pas une raison, je vous assure; elle ne m'est rien, comparée à vous.» Puis elle entendit son père, qui disait:
«Chère madame, cela ne doit pas être. Vous n'avez rien vu à Bath, et n'avez fait que vous rendre utile. Il ne faut pas nous fuir maintenant. Il faut rester, pour faire connaissance avec la belle madame Wallis. Je sais que la vue de la beauté est une réelle satisfaction pour votre esprit délicat.»
Il avait quelque chose de si vif dans les yeux et dans la voix, qu'Anna ne fut pas surprise du regard que Mme Clay jeta à Élisabeth. Elle ne pouvait résister à de si vives instances: elle resta. Sir Walter, se trouvant seul avec Anna, lui fit compliment de sa bonne mine. Il lui trouvait les joues plus pleines, le teint plus clair et plus frais. Employait-elle quelque chose de particulier? Peut-être du gowland. Non! rien du tout? Cela le surprenait, et il ajouta:
«Vous n'avez qu'à continuer ainsi: vous ne pouvez pas être mieux qu'à présent. Autrement, je vous conseillerais le constant usage du gowland pendant le printemps. Sur ma recommandation, Mme Clay l'a employé, et vous en voyez le résultat: ses marques de petite vérole ont disparu.»
Si Élisabeth avait pu l'entendre! Ces louanges l'auraient d'autant plus étonnée que les marques en question n'avaient pas du tout disparu.
Mais il faut subir sa destinée, se dit Anna. Si Élisabeth se mariait, le mariage de son père serait un mal moins grand. Quant à elle, elle pouvait demeurer avec lady Russel.
La politesse et le savoir-vivre de celle-ci furent mis à l'épreuve quand elle vit Mme Clay en si grande faveur et Anna si négligée. Elle était aussi vexée que peut l'être une personne qui passe son temps à prendre les eaux, à lire les nouvelles et à faire des visites.
Quand elle connut davantage M. Elliot, elle devint plus charitable pour lui ou plus indifférente pour les autres. Il se recommandait par ses manières. Elle lui trouvait un esprit si sérieux et si agréable qu'elle fut prête à s'écrier: «Est-ce là M. Elliot?» et qu'elle ne pouvait imaginer un homme plus parfait: intelligence, jugement, connaissance du monde, et avec cela un cœur affectueux. Il avait des sentiments d'honneur et de famille, ni orgueil, ni faiblesse; il vivait sans faste, mais avec la libéralité d'un homme riche. Il s'en rapportait à son propre jugement dans les choses importantes, mais ne heurtait pas l'opinion publique lorsqu'il s'agissait de décorum. Il était ferme, observateur, modéré et sincère, ne se laissant emporter ni par son humeur, ni par son égoïsme, déguisés sous le nom de sentiments élevés, et cependant il était touché par tout ce qui était aimable et bon. Il appréciait tous les bonheurs de la vie domestique, qualité que possèdent rarement les caractères enthousiastes et remuants. Lady Russel était persuadée qu'il n'avait pas été heureux en mariage; le colonel Wallis le disait; mais cela ne l'avait point aigri; et lady Russel commençait à le soupçonner de songer à un nouveau choix. Sa satisfaction à cet égard, et nous verrons pourquoi, l'emportait sur l'ennui que lui donnait Mme Clay.