Anna savait déjà par expérience que son excellente amie et elle pouvaient différer d'avis; elle ne fut donc pas surprise que lady Russel ne vît dans la conduite de M. Elliot qu'un grand désir de réconciliation. Anna se permit cependant de sourire en nommant Élisabeth. Lady Russel écouta, regarda et fit cette prudente réponse: «Élisabeth? très bien, nous verrons!» Anna dut s'en contenter.

Quoi qu'il en soit, M. Elliot était à coup sûr leur plus agréable connaissance à Bath; elle ne trouvait personne aussi bien que lui, et trouvait un grand plaisir à parler de Lyme, qu'il désirait revoir autant qu'elle-même. Ils se rappelèrent nombre de fois leur première rencontre; il lui dit quel plaisir sa vue lui avait fait: elle avait deviné, et se rappelait aussi le regard qu'un autre lui avait jeté.

Leurs opinions n'étaient pas toujours semblables. Elle s'aperçut qu'il partageait sur la noblesse les idées de Sir Walter et d'Élisabeth. Le journal annonça un matin l'arrivée de la douairière, vicomtesse Dalrymph, et de sa fille, l'honorable miss Carteret. A partir de ce moment, la tranquillité fut bannie de Camben-Place, car les Dalrymph étaient cousins des Elliot, et la difficulté était d'être présentés selon les règles. Ce fut un grand sujet de perplexité. Anna n'avait pas encore vu son père ni sa sœur en relation avec la noblesse, et son désappointement fut grand. Elle avait espéré qu'ils avaient une plus haute idée d'eux-mêmes et se trouva réduite à leur souhaiter plus d'orgueil, car nos cousins, les Dalrymph, résonnaient tout le jour à ses oreilles.

A la mort du dernier vicomte, Sir Walter, étant malade, avait négligé de répondre à la lettre de faire part qui lui fut envoyée. On lui rendit la pareille à la mort de lady Elliot: il fallait réparer cette malheureuse négligence, et être reçus comme cousins: ce fut une grave question pour lady Russel et pour M. Elliot. Lady Dalrymph avait pris une maison pour trois mois à Laura-Place, et allait vivre grandement. Elle avait été à Bath l'année précédente, et lady Russel l'avait entendu vanter comme une femme charmante. Il fallait renouer, si l'on pouvait le faire sans compromettre la dignité des Elliot.

Sir Walter se décida à écrire à sa noble cousine une longue lettre d'explications et de regrets. Personne ne put admirer cette épître, mais elle obtint le résultat désiré: c'étaient trois lignes de griffonnage de la douairière vicomtesse: «Elle était très honorée, et serait très heureuse de faire leur connaissance.»

Le plus difficile était fait; il ne restait plus qu'à en goûter les douceurs. On fit visite à Laura-Place; on reçut les cartes de la douairière, vicomtesse de Dalrymph, et de l'honorable miss Carteret. Ces cartes furent mises en évidence, et l'on allait partout répétant «nos cousines de Laura-Place».

Anna était confuse de l'agitation causée par ces dames, d'autant plus qu'elles étaient très ordinaires. Lady Dalrymph avait acquis le titre de femme «charmante» parce qu'elle avait un sourire et une réponse pour chacun. Quant à miss Carteret, elle était si vulgaire et si gauche, que sans sa noblesse on ne l'aurait pas supportée à Camben-Place.

Lady Russel confessa qu'elle s'attendait à mieux, mais que c'était une belle relation; et quand Anna s'aventura à donner son opinion, M. Elliot convint que ces dames n'étaient rien par elles-mêmes, mais qu'elles avaient une valeur comme relations de famille et de bonne compagnie. Anna sourit.

«J'appelle bonne compagnie, dit-elle à M. Elliot, les personnes instruites, intelligentes et qui savent causer.

—Vous vous trompez, répondit-il doucement. Ce n'est pas là la bonne compagnie: c'est la meilleure. La bonne compagnie demande seulement de la naissance, de bonnes manières et de l'éducation, et même, elle n'est pas exigeante sur ce dernier point: très peu d'instruction ne fait pas mal du tout. Ma cousine Anna secoue la tête: elle n'est pas satisfaite: elle est difficile.