Une fièvre rhumatismale qui attaqua enfin les jambes la rendit infirme. Elle était venue à Bath pour se guérir et demeurait près des bains chauds, vivant très modestement, sans domestique, et par conséquent exclue de la société. Anna, sachant par une amie commune que sa visite serait agréable; ne perdit pas de temps: elle ne dit rien chez elle, et consulta seulement lady Russel, qui l'approuva et la conduisit dans sa voiture près du logement de Mme Shmith.

Les deux anciennes amies renouvelèrent connaissance. Au premier moment, il y eut un peu de gêne et d'émotion: douze ans s'étaient écoulés, et elles se trouvaient mutuellement changées. Anna n'était plus la silencieuse, timide et rougissante jeune fille de quinze ans, mais une élégante jeune femme, ayant toutes les beautés, excepté la fraîcheur, aux manières aussi agréables que parfaites; et douze ans avaient transformé la belle et fière miss Hamilton en une pauvre veuve infirme, recevant comme une faveur la visite de son ancienne protégée.

Mais le premier malaise de leur rencontre fit bientôt place au charme des vieux souvenirs. Anna trouva dans Mme Shmith le bon sens et les manières agréables auxquels elle s'attendait, et une disposition à la causerie et à la gaîté au delà de son attente. Ni les plaisirs du monde où elle avait beaucoup vécu, ni la condition présente, pas plus que la maladie ou le chagrin, n'avaient fermé son cœur, ni éteint sa gaîté.

A la seconde visite, elle causa très librement, et l'étonnement d'Anna redoubla. Elle ne pouvait guère imaginer une situation plus triste que celle de son amie. Elle avait perdu un mari qu'elle adorait, une fortune à laquelle elle était accoutumée; elle n'avait pas d'enfants pour la rattacher à la vie et au bonheur; aucun parent pour l'aider dans des affaires embarrassées; pas même de santé pour supporter tout le reste.

Elle s'accommodait d'un parloir bruyant, et d'une chambre obscure par derrière; elle ne pouvait bouger sans l'aide de l'unique servante de l'hôtel, et elle ne sortait que pour être portée aux bains chauds. En dépit de tout cela, Anna avait lieu de croire que son amie n'avait que des minutes de langueur et d'accablement, contre des heures d'activité et de distraction.

Comment cela se pouvait-il!

Elle conclut que ce n'était pas seulement de la force et de la résignation. Une âme soumise peut être patiente; une forte intelligence peut être courageuse; mais il y avait là quelque chose de plus: cette élasticité d'esprit. Cette disposition à être consolée, cette faculté de trouver des occupations qui la détachaient d'elle-même: tout cela venait de sa seule nature. C'est le plus beau don du ciel, et Anna voyait là une grâce spéciale, destinée à remplacer tout le reste.

Mme Shmith avait eu une époque de profond découragement. En arrivant à Bath, elle était bien plus invalide qu'alors, car elle avait eu un refroidissement en voyage, et s'était mise au lit, avec de vives et continuelles souffrances. Et cela parmi des étrangers, sans pouvoir se passer d'une garde, et dans une situation pécuniaire très gênée.

Elle avait subi toutes ces choses et disait qu'il en était résulté un bien. Elle s'était sentie en bonnes mains. Elle connaissait trop le monde pour attendre un attachement soudain et désintéressé; mais sa propriétaire s'était montrée très bonne, et la sœur de cette dame, garde-malade et alors sans emploi, l'avait admirablement soignée, et avait été pour elle une amie précieuse.

«Aussitôt que je pus faire usage de mes mains, elle me montra à tricoter, ce qui me fut une grande distraction, et à faire ces paniers, ces pelotes et ces porte-cartes avec lesquels vous me trouvez si occupée. Ils me fournissent les moyens de faire un peu de bien à quelques pauvres familles du voisinage.