Une fois dans sa chambre, elle chercha à comprendre. Peut-être Wenvorth, s'apercevant qu'il n'aimait pas Louisa, s'était-il retiré? Elle ne pouvait admettre l'idée de légèreté ou de trahison.
Le capitaine Benwick et Louisa Musgrove! La vive et gaie Louisa, et le triste et sentimental Benwick! les derniers entre tous qui semblaient se convenir! Mais ils s'étaient trouvés ensemble pendant plusieurs semaines; ils avaient vécu dans le même petit cercle. Louisa relevant de maladie était plus intéressante, et Benwick moins inconsolable. Anna, au lieu de tirer du présent les mêmes conclusions que Marie, soupçonnait que Benwick avait eu un commencement d'inclination pour elle. Mais elle n'en tirait point vanité. Benwick lui avait été reconnaissant de la sympathie qu'elle lui avait montrée. Il avait un cœur aimant.
Elle pensait qu'ils pouvaient être heureux: lui gagnerait de la gaîté, elle de l'enthousiasme pour Byron ou Walter Scott. Mais c'était déjà fait probablement; la poésie avait rapproché leurs cœurs. L'idée de Louisa, devenue personne littéraire et sentimentale, était amusante.
L'accident arrivé à Lyme avait pu avoir une influence sur sa santé et son caractère aussi bien que sur sa destinée.
Non, ce n'était pas le regret qui, en dépit d'elle-même, faisait battre le cœur d'Anna et lui mettait la rougeur aux joues, quand elle pensait que Wenvorth était libre! Elle avait honte d'analyser ses sentiments. Ils ressemblaient trop à de la joie: une joie immense.
Les Croft, à la parfaite satisfaction de Sir Walter, se logèrent dans Gay-Street. Dès lors il ne rougit pas de les connaître, et parla beaucoup plus de l'amiral que celui-ci n'avait jamais parlé de lui. Les Croft apportaient à Bath leur habitude de province d'être toujours ensemble. La marche était ordonnée à l'amiral pour guérir sa goutte, et Anna les rencontrait partout. Ils étaient pour elle l'image du bonheur. Elle les suivait longtemps des yeux, ravie de pouvoir s'imaginer ce qu'ils disaient marchant côte à côte, heureux et indépendants; ou de voir quelle cordiale poignée de mains l'amiral donnait à un ami, et le groupe animé qu'il formait parfois avec d'autres marins. Mme Croft, au milieu d'eux, paraissait aussi intelligente et aussi fine qu'aucun des officiers qui l'entouraient.
Un matin, Anna, traversant Milton-Street, rencontra l'amiral; il était seul, et si occupé à regarder des gravures, qu'il ne la vit pas d'abord. Quand il l'eut aperçue, il dit avec sa bonne humeur habituelle: «Ah! c'est vous. Vous me voyez planté devant ce tableau: je ne puis passer ici sans m'y arrêter. Mais est-ce là un bateau? Regardez. En avez-vous jamais vu un pareil? Vos peintres sont étonnants, s'ils croient qu'on voudrait risquer sa vie dans cette vieille coquille de noix informe. Et cependant, voilà deux personnages qui y semblent parfaitement à l'aise. Ils regardent les rochers et les montagnes comme s'ils n'allaient pas être culbutés, ce qui arrivera certainement. Maintenant, où allez-vous? Puis-je vous accompagner, ou faire quelque chose pour vous?
—Non, merci, à moins de faire route avec moi. Je vais à la maison.
—Certainement, de tout mon cœur. Nous ferons une bonne promenade, et j'ai quelque chose à vous dire. Prenez mon bras; je ne me sens pas à l'aise si je n'ai pas le bras d'une femme.
—Vous avez quelque chose à me dire?