—Oui; mais voici un ami, le capitaine Bridgdem. Je veux seulement lui demander comment il va, en passant. Il est surpris de me voir avec une autre femme que la mienne. La pauvre âme est prise par la jambe; elle a au talon une ampoule presque aussi large qu'une pièce de cinq francs. Voyez-vous l'amiral Brand qui vient vers nous avec son frère? Habits râpés tous deux; je suis content qu'ils soient de l'autre côté de la rue. Sophie ne peut pas les souffrir. Ils m'ont joué autrefois un vilain tour, je vous conterai cela. Voici le vieux Sir Archibald et son petit-fils. Regardez, il nous voit. Il vous envoie un baiser, et vous prend pour ma femme. Ah! la paix est venue trop tôt pour ce jeune homme. Pauvre vieux Sir Archibald!
»Aimez-vous Bath, miss Elliot? Bath me convient très bien; nous rencontrons toujours quelque vieil ami. On est sûr de pouvoir bavarder, puis, rentrés chez nous, nous nous plongeons dans nos fauteuils, et nous sommes aussi bien qu'à Kellynch.»
Anna le pressa de lui dire ce qu'il avait à lui communiquer. Mais elle fut obligée d'attendre, car l'amiral s'était mis en tête de ne parler que sur la place Belmont.
«Maintenant, dit-il, vous allez entendre quelque chose de surprenant; mais d'abord dites-moi le nom de la cadette des misses Musgrove. Je l'oublie toujours.»
Anna la nomma.
«Oui, Louisa Musgrove, c'est cela. Si les jeunes filles n'avaient pas d'aussi beaux noms, et s'appelaient simplement Sophie ou Marie, je ne me tromperais jamais. Eh bien! nous pensions que cette miss Louisa allait épouser Frédéric. Depuis quelque temps il lui faisait la cour. On se demandait seulement pourquoi ils attendaient, quand arriva l'accident de Lyme. Frédéric, au lieu de rester à Lyme, alla à Plymouth, puis il partit pour aller voir Édouard, et il y est encore. Nous ne l'avons pas vu depuis novembre. Sophie elle-même n'y comprend rien. Mais aujourd'hui les choses ont pris le tour le plus étrange, car cette jeune miss Musgrove, au lieu d'épouser Frédéric, se marie avec James Benwick. Vous le connaissez?
—Un peu.
—Eh bien, ils doivent être mariés déjà, car je ne vois pas pourquoi ils attendraient.
—Le capitaine Benwick est un homme très aimable, et on lui donne un excellent caractère.
—Oh! oui, il n'y a rien à dire contre lui. Il n'est commandant que de l'année dernière, il est vrai, et le moment est mauvais pour avoir de l'avancement, mais je ne lui connais pas d'autre défaut. C'est un excellent garçon, un officier actif et zélé, plus que vous ne le croyez, peut-être, car son air tranquille ne lui rend pas justice.