—Je ne l'ai pas vu depuis trois ans,» répondit Mme Shmith d'une voix si grave, que continuer ce sujet devenait impossible.
La curiosité d'Anna en fut accrue. Elles restèrent toutes deux silencieuses; enfin Mme Shmith dit:
«Je vous demande pardon, chère miss Elliot, mais j'étais incertaine sur ce que je devais faire, et je me décide à vous laisser connaître le vrai caractère de M. Elliot. Je crois maintenant que vous n'avez pas l'intention de l'accepter. Mais on ne sait ce qui peut arriver; vous pourriez un jour ou l'autre penser différemment. Écoutez la vérité:
»M. Elliot est un homme sans cœur et sans conscience; un être prudent, rusé et froid, qui ne pense qu'à lui, qui, pour son bien-être ou son intérêt, commettrait une cruauté, une trahison, s'il n'y trouvait aucun risque. Il est capable d'abandonner ceux qu'il a entraînés à la ruine sans le moindre remords. Il n'a aucun sentiment de justice ni de compassion. Oh! il n'a pas de cœur, et son âme est noire.»
Elle s'arrêta, voyant l'air surpris d'Anna, et ajouta d'un ton plus calme:
«Mes expressions vous étonnent; il faut faire la part d'une femme irritée et maltraitée, mais j'essayerai de me dominer. Je ne veux pas le décrier. Je vous dirai seulement ce qu'il a été pour moi.
»Il était, avant mon mariage, l'ami intime de mon cher mari, qui le croyait aussi bon que lui-même. M. Elliot me plut aussi beaucoup, et j'eus de lui une haute opinion. A dix-neuf ans on ne raisonne pas beaucoup. Nous vivions très largement: il avait moins d'aisance que nous, et demeurait au temple; c'est à peine s'il pouvait soutenir son rang. Mais notre maison était la sienne; il y était le bienvenu; on le regardait comme un frère. Mon pauvre Henri, qui avait l'esprit le plus fin et le plus généreux, aurait partagé avec lui jusqu'à son dernier sou, et je sais qu'il est venu souvent à son aide.
—Ce doit être alors, dit Anna, qu'il connut mon père et ma sœur. Je n'ai jamais compris sa conduite avec eux ni son mariage; cela ne s'accorde guère avec ce qu'il paraît être aujourd'hui.
—Je sais tout! s'écria Mme Shmith. Il fut présenté à Sir Walter avant que je le connusse, mais il en parlait souvent. Je sais qu'il refusa les avances qu'on lui fit. Je sais aussi tout ce qui a rapport à son mariage. Sa femme était d'une condition inférieure; je l'ai connue pendant les deux dernières années de sa vie.
—On m'a dit que ce ne fut pas un heureux mariage, dit Anna. Mais j'aimerais à savoir pourquoi il repoussa les avances de mon père.