Lady Russel avait peu d'influence sur Élisabeth et semblait l'aimer plutôt par devoir que par inclination. Celle-ci n'avait pour elle que des égards et de la politesse, mais jamais lady Russel n'avait réussi à faire prévaloir ses avis; elle était très peinée de voir Anna exclue si injustement des voyages à Londres et avait insisté fortement à plusieurs reprises pour qu'elle en fît partie. Elle s'était efforcée souvent de faire profiter Élisabeth de son jugement et de son expérience, mais toujours en vain. Miss Elliot avait sa volonté, et jamais elle n'avait fait une opposition plus décidée à lady Russel, qu'en choisissant Mme Clay et en délaissant une sœur si distinguée, pour donner son affection et sa confiance là où il ne devait y avoir que de simples relations de politesse.
Lady Russel considérait Mme Clay comme une amie dangereuse, et d'une position inférieure; et son changement de résidence, qui la laisserait de côté et permettrait à miss Elliot de choisir une intimité plus convenable, lui semblait une chose de première importance.
[CHAPITRE III]
«Permettez-moi de vous faire observer, Sir Walter,» dit M. Shepherd un matin à Kellynch-Hall, en dépliant le journal, «que la situation actuelle nous est très favorable. Cette paix ramènera à terre tous les riches officiers de la marine. Ils auront besoin de maisons. Est-il un meilleur moment pour choisir de bons locataires? Si un riche amiral se présentait, Sir Walter?
—Ce serait un heureux mortel, Shepherd,» répondit Sir Walter. «C'est tout ce que j'ai à remarquer. En vérité, Kellynch-Hall serait pour lui la plus belle de toutes les prises, n'est-ce pas, Shepherd?»
M. Shepherd sourit, comme c'était son devoir, à ce jeu de mots, et ajouta:
«J'ose affirmer, Sir Walter, qu'en fait d'affaires les officiers de marine sont très accommodants. J'en sais quelque chose. Ils ont des idées libérales, et ce sont les meilleurs locataires qu'on puisse voir. Permettez-moi donc de suggérer que si votre intention venait à être connue, ce qui est très possible (car il est très difficile à Sir Walter de celer à la curiosité publique ses actions et ses desseins; tandis que moi, John Shepherd, je puis cacher mes affaires, car personne ne perd son temps à m'observer); je dis donc que je ne serais pas surpris, malgré notre prudence, si quelque rumeur de la vérité transpirait au dehors; dans ce cas, des offres seront faites, et je pense que quelque riche commandant de la marine sera digne de notre attention, et permettez-moi d'ajouter que deux heures me suffisent pour accourir ici, et vous épargner la peine de répondre.»
Sir Walter ne répondit que par un signe de tête; mais bientôt, se levant et arpentant la chambre, il dit ironiquement:
«Il y a peu d'officiers de marine qui ne soient surpris, j'imagine, d'habiter un tel domaine.