C'était le moment du départ, sa tristesse augmenta la peine que chacune en ressentait, et laissa surtout une forte impression dans l'ame d'Elinor; mais elle était déterminée à la surmonter. Elle employa toutes les forces dont elle était capable à cacher ce qu'elle souffrait; elle n'adopta pas la méthode dont Maria s'était servie avec tant de succès, dans une occasion semblable, pour augmenter et fixer son chagrin, par le silence, la solitude, l'oisiveté. Dès qu'Edward fut parti, Elinor se mit à son dessin, et employa utilement et agréablement la journée, sans chercher à parler de lui, et sans éviter d'en parler, prenant intérêt à tout ce qui se disait. Si par cette sage conduite elle ne diminua pas ses peines, elle prévint au moins qu'elles ne s'augmentassent inutilement, et sa mère et ses sœurs n'eurent aucune inquiétude sur son compte. Sans se séparer de sa famille, sans les quitter pour se promener seule, sans passer ses nuits blanches, Elinor trouvait encore fort bien le temps de s'occuper d'Edward et de sa conduite, avec les variations de la disposition de son ame, avec tendresse, pitié, blâme, approbation, confiance, doute, etc., etc. Elle pouvait commander à ses actions, à sa manière extérieure, mais non pas à ses pensées; et le passé et le futur se présentaient successivement à son imagination. Maria qui pouvait à peine lui pardonner le calme avec lequel elle supportait l'absence d'Edward, et qui l'attribuait à une sorte d'apathie de caractère qui la rendait incapable d'éprouver une forte passion, aurait été bien étonnée si elle avait pu lire dans le cœur de sa sœur, de le trouver rempli d'un sentiment pour le moins aussi vif, et peut-être plus tendre que le sien pour Willoughby.

Peu de jours après le départ d'Edward, Elinor était seule dans le salon, devant sa table à dessiner, et plongée dans ses rêveries, lorsqu'elle en fut tirée par un bruit de voix dans la petite cour verte; elle leva les yeux vers la fenêtre, et vit beaucoup de monde près de la porte. C'était sir Georges, sa femme, sa belle-mère, mais il y avait de plus un monsieur et une dame qu'elle ne connaissait point. Elle était assise près de la fenêtre, et dès que sir Georges l'eut aperçue, il laissa les autres frapper à la porte, et traversant le gazon, il l'obligea d'ouvrir la fenêtre pour lui parler, quoique la distance entre la fenêtre et la porte fût si petite qu'il était impossible qu'ils ne fussent pas entendus.

—Eh bien! dit-il, je vous amène une visite qui vous fera plaisir j'en suis sûr: devinez qui.

—Je ne le puis.... Mais chut, on nous entendra.

—A la bonne heure; c'est seulement mon beau-frère et ma belle-sœur Palmer. Madame Jennings a, comme, vous savez, marié sa fille cadette il y a six mois à M. Palmer, très aimable jeune homme comme vous verrez. Charlotte est très jolie, je vous assure: avancez un peu la tête vous pourrez la voir.

Comme Elinor était certaine de la voir tout à son aise dans quelques minutes, sans faire une impolitesse, elle n'avança point.

—Où est Maria, dit sir Georges, s'est-elle sauvée quand elle nous a vus? Son piano est ouvert. Depuis que quelqu'un que je sais bien n'est plus là, elle ne peut souffrir personne.

—Non, je vous assure, j'étais seule, je crois qu'elle se promène.

Ils furent joints par madame Jennings, qui n'eut pas la patience d'attendre qu'on eût ouvert la porte pour causer avec sa chère Elinor. Eh bon jour! chère enfant, comment vous portez-vous? Un peu triste, je présume, c'est tout simple; et votre mère et vos sœurs? C'est mal à elles de vous laisser ainsi à vos regrets; mais nous voici pour vous distraire. Je vous amène ma fille cadette et mon fils Palmer; vous en serez charmée. Ce n'est pas pour la vanter, mais c'est un vrai bijou que ma Charlotte! Ils sont arrivés hier soir au moment où nous les attendions le moins. Nous étions à prendre le thé, j'entends le bruit d'un carrosse; jamais il ne m'entra dans l'esprit que ce fût mes enfans; je pensais que c'était le colonel Brandon qui revenait; je dis à sir Georges, j'entends une voiture, je parie que c'est Brandon. Il faudra bien qu'il nous conte ce qu'il est allé faire à Londres. Sir Georges se lève et....

Elinor fut obligée de lui tourner le dos au milieu de son intéressante histoire, pour recevoir le reste de la compagnie. Lady Middleton présenta sa sœur et son beau-frère. Madame Dashwood et Emma descendirent en même temps, et tout le monde s'assit. On se regarda mutuellement avec curiosité, on dit quelques lieux communs. Madame Jennings rentra avec sir Georges et continua son histoire.