—Votre surprise est très naturelle, reprit Lucy, et je ne dois pas m'en étonner, mais elle cesserait bientôt si j'osais tout vous dire. Madame Ferrars ne m'est certainement rien à présent, mais le temps peut venir.... et.... cela dépend d'elle, où nos relations seront très intimes: elle baissa les jeux avec l'air d'une aimable confusion, mais les releva bientôt sur Elinor, pour observer l'effet de sa demi confidence.
—Bon Dieu, s'écria Elinor, que voulez-vous dire? Etes-vous engagée avec M. Robert Ferrars? Elle ne pouvait imaginer autre chose, mais elle n'était pas du tout flattée de l'idée d'avoir Lucy Stéeles pour belle-sœur.
—Non, répliqua Lucy, non pas à Robert Ferrars, que je n'ai jamais vu, mais.... à son frère aîné; et en disant cela son regard perçant était attaché sur Elinor, comme pour lire au fond de son âme.
Qu'est-ce qu'Elinor sentit dans ce moment! Une surprise qui aurait été aussi pénible que violente, si une incrédulité presque complète ne l'avait pas suivie. Elle regarda Lucy dans un silencieux étonnement, incapable de deviner le motif d'une telle confidence, et quoiqu'elle eût pâli et qu'elle se sentît très émue, elle n'eût aucune crainte de s'évanouir ou d'avoir une attaque de nerfs, et persista dans sa défiance de la véracité de Lucy. Je vois et je comprends votre surprise, lui dit cette dernière, car vous ne pouviez en avoir aucune idée. Jamais il ne m'est échappé un seul mot ni avec vous ni avec personne, qui ait pu trahir notre secret; il a été si fidèlement gardé par moi que pas un seul de mes parens ni de mes amis, excepté Anna, ne peut s'en douter, et jamais je ne vous l'aurais confié, si je n'avais pas eu la certitude de votre discrétion, et si je n'avais pas été entraînée par la crainte que mes questions sur madame Ferrars ne vous parussent aussi trop ridicules. Quant à M. Ferrars, je ne crains nullement qu'il soit fâché de ma confiance envers une personne qu'il estime autant; je connais la haute opinion qu'il a de toute votre famille, et je sais qu'il vous regarde vous et Maria comme des sœurs.... Elle s'arrêta.... Elinor aussi garda quelque temps le silence; son étonnement était trop grand pour pouvoir lui répondre; mais enfin elle s'efforça de parler et de parler tranquillement, et dit avec assez de calme: Puis-je vous demander si votre engagement existe depuis long-temps?
—Oh oui! bien long-temps; il y a quatre ans.
—Quatre ans!
—Oui, j'étais bien jeune alors, et c'est mon excuse.
—Je ne me suis pas doutée, dit Elinor, que vous le connussiez jusqu'à l'autre jour que votre sœur en parla.
—Oui, la pauvre Anna; je tremble toujours dès quelle ouvre la bouche. Notre connaissance est cependant de vieille date, elle a commencé lorsqu'il était près de Plymouth sous les soins de mon oncle.
—De votre oncle!