—Oui, M. Pratt, son tuteur, chez qui sa mère l'avait placé. Est-ce qu'il ne vous a jamais parlé de M. Pratt?

—Oui, je me le rappelle, répondit Elinor, avec une force d'esprit qui s'augmentait ainsi que son émotion.

—Il a vécu près de cinq ans chez mon oncle, à Longstaple, près de Plymouth, depuis quinze ans jusqu'à vingt; c'est là où notre connaissance a commencé. Ma sœur et moi nous étions souvent chez notre oncle; notre engagement s'est formé une année après qu'il fût hors de tutelle, et il avait alors vingt-un ans. Il en a vingt-cinq à présent, et nous ne sommes pas plus avancés, parce que quoiqu'il soit majeur et que son engagement soit valable, il dépend entièrement de sa mère pour la fortune. Sans doute j'eus tort de consentir à ce qu'il s'engageât sans l'aveu et l'approbation de sa mère, mais j'étais trop jeune et je l'aimais trop pour être aussi prudente que je l'aurais dû. Quoique vous ne le connaissiez pas aussi bien que moi, miss Elinor, vous l'avez vu assez souvent pour convenir qu'il a tout ce qu'il faut pour attacher sincèrement une femme qui préfère les qualités de l'âme et de l'esprit aux avantages frivoles.

—Certainement, dit Elinor, sans réflexion et entraînée par la vérité de cette assertion; mais cette vérité même renouvela ses doutes sur la sincérité de Lucy, et sa confiance en l'honneur et l'amour d'Edward. Engagée avec M. Ferrars, reprit-elle, je vous avoue que je suis tellement surprise de ce que vous me dites que.... je vous demande mille pardons, mais il y a sûrement quelque erreur de nom; nous ne parlons sûrement pas du même M. Ferrars.

—Nous ne pouvons parler d'un autre, dit Lucy en souriant. M. Edward Ferrars, le fils aîné de madame Ferrars de Park-street, le frère de votre belle-sœur madame Fanny Dashwood: voilà celui que j'entends, et vous m'accorderez je pense, que je ne puis pas me tromper sur le nom de celui de qui mon bonheur dépend.

—Il est étrange, dit Elinor, que je ne l'aie jamais entendu parler ni de vous ni de votre sœur.

—Mais non! pas du tout! si vous considérez notre position, rien n'est moins étrange. Notre premier soin à tous deux était de cacher entièrement notre secret; vous ne connaissiez ni moi ni ma famille, il n'avait donc aucune occasion de me nommer devant vous. Il avait surtout un extrême effroi que sa sœur n'eût quelque soupçon; il valait mieux laisser ignorer et mon nom et mon existence, jusqu'à ce qu'elle fût tout-à-fait liée à la sienne.

La sécurité d'Elinor commença à diminuer, mais non pas son empire sur elle-même.

—Vous êtes donc engagée avec lui depuis quatre ans, dit Elinor d'une voix assez ferme.

—Oui; et le ciel sait combien nous attendrons encore! Ce pauvre Edward! Il est près de perdre patience. Sortant alors de sa poche une petite boîte à portrait, elle ajouta: Pour prévenir tout soupçon d'erreur, et vous prouver que c'est bien votre ami Edward que j'aime et dont je suis aimée, ayez la bonté de regarder cette miniature; sans doute elle lui fait tort, mais il est cependant très reconnaissable; il me l'a donnée il y a environ trois ans. Elle la mit en parlant entre les mains d'Elinor, qui ne put alors conserver de doute sur la véracité de Lucy. C'était bien Edward; c'étaient ses traits si bien gravés dans son cœur et dans son souvenir. Elle le rendit en étouffant un profond soupir, et en convenant de la ressemblance.