—Non certainement je n'y étais pas, dit Anna fièrement; croyez-vous que je ne sache pas que les amoureux aiment à être seuls? et puis Lucy m'aurait bien grondée. Non, non, dès qu'il est entré, je suis sortie; mais j'ai tout vu et tout entendu par le trou de la serrure.

—Comment! s'écria Elinor, vous m'avez répété ce que vous avez appris de cette manière? Je suis fâchée de ne l'avoir pas su auparavant; car bien sûrement je n'aurais pas souffert que vous me donnassiez le moindre détail d'un entretien que vous deviez ignorer vous-même. C'est mal à vous, j'ose vous le dire, de surprendre ainsi les secrets de votre sœur.

—Eh! pourquoi pas, dit Anna en riant, il n'y a point de mal à cela. Je suis bien sûre que Lucy ferait de même. Quand mon amie, miss Scharp vient me voir et me conter ses amours, car elle a un amoureux aussi qui l'aime bien, Lucy se cache toujours dans le cabinet ou derrière le paravent pour nous écouter. Comment saurait-on ce qu'on veut cacher si on n'écoutait pas? D'ailleurs ne sais-je pas tout depuis long-temps? n'étais-je pas sa confidente?

—Sans doute, dit Elinor, elle aime Edward bien tendrement?

—Oh! oui passionnément, surtout dans les commencemens; à présent, entre nous, elle le trouve un peu froid. Elle dit que c'est bien dommage qu'il ne soit pas beau et gentil comme son frère; mais enfin elle l'aime assez pour l'épouser, et elle fait bien. Il n'en viendrait peut-être pas un autre; et puis saurait-on dans le monde si c'est elle qui ne l'a pas voulu? Chacun croirait que c'est lui; et voyez le bel honneur! Lucy n'est pas si bête.

—Pauvre Edward, pensa Elinor, à quelle femme va-t-il être associé!....

—Les amis de miss Stéeles revinrent. Voilà les Richardson, dit-elle; il faut que j'aille les rejoindre. Bon! je crois que le docteur est avec eux; que vais-je faire? On dira que c'est pour lui que je reviens. Adieu! chère Elinor. Je n'ai pas le temps de parler à madame Jennings; dites-lui que je suis bien contente qu'elle ne soit pas fâchée, et à lady Middleton aussi. Quand vous serez rentrées, si madame Jennings veut de nous, elle n'a qu'à dire..... Bon! les Richardson me font signe; adieu! et elle courut au-devant d'eux et du cher docteur.

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CHAPITRE XL.

Mesdames Clarke et Jennings se promenèrent encore quelque temps. Elinor en silence à côté d'elles réfléchissait à ce que venait de lui dire Anna. Elle n'avait appris dans le fond que ce qu'elle avait prévu. Le mariage de Lucy et d'Edward était décidé. Le moment seulement était encore incertain. Tout dépendait de cette cure ou de ce bénéfice; et il avait peu de chance d'en trouver un tout de suite. Ces sortes de places veulent de grandes poursuites. Edward était trop timide, et peut-être trop fier pour solliciter, et n'avait pas de protecteur. Madame Ferrars ne manquerait pas, ainsi qu'elle l'avait annoncé, de lui nuire auprès de leurs connaissances, en le représentant comme un fils entêté et rebelle; et si Lucy lasse d'attendre..... mais non; tout prouve qu'elle tient à se marier, et à devenir madame Ferrars à tout prix.