Dès que l'amie de madame Jennings les eut quittées, elles remontèrent en carrosse, et madame Jennings questionna Elinor sur ce qu'elle avait accroché de mademoiselle Stéeles. Mais Elinor n'aimant pas à répéter des propos écoutés en fraude par le trou de la serrure, se contenta de lui dire ce qu'elle était sûre que Lucy aurait dit elle-même, que son engagement avec Edward subsistait, et leur projet d'établissement: ce fut tout ce que madame Jennings put obtenir.
—Comment, dit-elle, ils veulent attendre pour se marier qu'il ait un bénéfice! mais c'est de la folie; tout le monde sait avec quelle difficulté cela s'obtient. Ceux qui ont à nommer à un bénéfice le donnent à un de leurs parens, ou les vendent bien cher. Peut-être qu'on lui fera de belles promesses pendant une année ou deux, puis il faudra qu'il se contente d'être vicaire de quelque paroisse pour trente ou quarante pièces. L'intérêt de ses deux mille, cent ou deux cents peut-être que l'oncle Pratt donnera pour l'honneur de marier sa nièce à son noble pupile: voilà tout ce qu'ils auront pour vivre, les pauvres gens! et avec cela un enfant toutes les années. Ils me font bien pitié! il faut que je voie ce que je pourrai leur donner pour meubler leur presbytère. Quant à la sœur de ma Betty, ce n'est pas ce qu'il leur convient; il ne leur faut qu'une fille de campagne qui fasse toute la besogne, et un homme pour travailler au jardin: voilà tout ce qu'il leur faut, et pas davantage.
Le matin suivant Elinor reçut par la petite poste une lettre de Lucy qui contenait ce qui suit, et qui était assez mal orthographiée.
Holborn.
«J'espère que ma chère Elinor excusera la liberté que je prends de lui écrire; mais je sais que son amitié pour moi lui fera trouver un grand plaisir à apprendre que je vais bientôt être heureuse avec mon cher Edward, après bien des peines et des traverses. Nous avons bien souffert; mais à présent tout va bien, et notre amour mutuel est et sera pour nous une source inépuisable de bonheur. Nous avons eu bien des épreuves, bien des persécutions; mais décidés comme nous l'étions à tout surmonter, nous avons tout souffert avec courage. Une amie comme vous fait plus de bien que les ennemis ne peuvent faire de mal. J'ai dit à Edward comme vous aviez été bonne pour moi, et je vous assure qu'il en est bien reconnaissant. Je suis sûre que vous et la chère madame Jennings vous serez bien aises d'apprendre que je viens de passer deux heures avec mon bien-aimé Edward, et que j'en suis contente à tout égard. Il n'est rien qu'il ne soit prêt à sacrifier à sa Lucy, et jamais il n'a voulu entendre parler de nous séparer, quelque chose que j'aie pu lui dire; car je pensais qu'il était de mon devoir, quoiqu'il pût m'en coûter, de l'inviter à ne pas se brouiller avec sa mère et à ne pas renoncer à sa fortune. Je suis même allée jusqu'à lui offrir de partir à l'instant même et de ne pas revenir à Londres qu'il ne fût marié; mais il a repoussé vivement cette idée. Il m'a juré que jamais il n'épouserait que moi, et que la colère de sa mère n'était rien pour lui, puisque je l'aimais, et qu'il ne regretterait aucune fortune avec moi. Il est sûr que nos espérances ne sont pas brillantes; mais nous attendons, et peut-être que tout ira mieux que nous ne le pensons. Il va prendre les ordres incessamment, et s'il peut avoir un bénéfice, ne fût-il que de cent pièces de revenu, et une bonne habitation, nous vivrons très-bien. S'il était en votre pouvoir, chère Elinor, de nous recommander à ceux qui ont un bénéfice à donner, ne nous oubliez pas, je vous en prie, et dites quelques bonnes paroles pour nous à sir Georges, à M. Palmer, au colonel Brandon, etc., etc., etc. Je serai plus heureuse encore si c'est à vous que je dois mon bonheur. Je suis sûre que vous avez été très-inquiète en apprenant la fatale découverte du secret que seule vous saviez, et que vous avez si bien gardé. Ma sœur Anna qui cause toujours sans savoir ce qu'elle dit, n'a pas été aussi discrète. Mais comme son intention était bonne, et qu'elle a avancé mon bonheur, je ne m'en plains pas.
«Dites à madame Jennings que j'ai été trop troublée pour pouvoir lui faire une visite; mais que si elle voulait venir à Holborn un de ces matins, ce serait une grande bonté de sa part. Mes cousins seraient fiers de faire sa connaissance. Mon papier finit et m'oblige à vous quitter. Je vous prie de me rappeler au souvenir de sir Georges, de lady Middleton, de madame Palmer, et de tous les charmans enfans. Mes plus tendres amitiés à mademoiselle Maria. Je suis bien sûre que celle qui fait profession d'aimer et d'estimer mon Edward, est bien contente de le savoir sur la route du bonheur.
Je suis votre très-obéissante servante, Lucy Stéeles.
Dès qu'Elinor eut fini de lire, elle remit la lettre entre les mains de madame Jennings, pensant que c'était un des buts dans lesquels elle avait été écrite. L'autre n'était pas douteux: elle voulait jouir de son triomphe en humiliant sa rivale. Elinor se rappelait ce que la simple Anna lui avait raconté de l'entretien d'Edward et de Lucy; comme c'était lui qui l'avait pressée de rompre, et qu'elle l'avait absolument refusé. Elle disait exactement le contraire; et cette petite fausseté inutile fit de la peine à Elinor. Sa seule consolation aurait été le bonheur d'Edward; et tout lui disait qu'il était impossible, jusqu'à cette lettre écrite d'un style si commun et dans un si mauvais esprit. Cependant tout était décidé; c'était l'épouse d'Edward, c'était sa rivale heureuse, triomphante. Elle chercha à oublier ses torts, à croire qu'elle se les exagérait peut-être, et que du moins Lucy aimerait passionnément son mari, et s'en ferait aimer. Madame Jennings moins difficile lisait et admirait la lettre de sa jeune parente.—Très-bien, très-joliment tournée; et ce qu'elle lui demande à Edward, très-généreux en vérité; et je ne suis pas surprise qu'il ne l'ait pas accepté. Il l'en aimera davantage. Pauvres enfans! leur amour me touche au fond de l'âme. Je voudrais leur procurer un bénéfice de tout mon cœur. Voyez, elle m'appelle sa chère dame Jennings. Bon cœur de fille s'il en fut jamais! Oui, oui, j'irai la voir et l'embrasser bien sûrement. Comme elle est attentive; comme elle n'oublie personne, pas même les enfans! C'est la plus jolie lettre que j'aie vue de ma vie; elle me donne grande opinion du cœur et de l'esprit de Lucy. M. Ferrars, vous le verrez, sera heureux comme un prince, avec une telle femme.
Quelques jours s'écoulèrent encore sans rien amener de nouveau qu'une impatience très-vive et très-naturelle de Maria de quitter Londres. La crainte de rencontrer Willoughby ou d'en entendre parler, l'obligeait de rester chez elle comme dans une prison. Elle soupirait après le plein air, la liberté, et sur-tout après sa mère. Elinor ne le désirait pas moins, mais ne savait comment l'effectuer. Il ne convenait pas à deux jeunes personnes de faire seules un si grand voyage; et la santé si chancelante de Maria y était encore un obstacle. A peine Elinor croyait-elle qu'elle pût le supporter; elle en parla à leur bonne hôtesse, et la consulta sur les meilleurs moyens de lever ces difficultés. Madame Jennings résista à l'idée de leur départ avec toute l'éloquence de sa bonne volonté et de sa tendre amitié; mais Elinor mettant toujours en avant la santé de Maria, le besoin évident pour elle de respirer un air plus pur que celui de Londres, et son désir d'être à la campagne, madame Jennings fit une proposition qu'Elinor trouva très-acceptable. Les Palmer devaient partir pour leur terre de Cléveland sur la fin de mars, c'est-à-dire dans une quinzaine de jours; et Charlotte avait prié sa mère d'y venir avec ses deux jeunes amies passer la semaine de Pâques. M. Palmer s'était joint aussi à sa femme pour les en presser avec beaucoup de politesse. Ses manières avaient tout-à-fait changé depuis que sa femme lui avait donné un fils. Il aimait cet enfant à la folie; et celle qui le lui avait donné s'en ressentait; il était plus tendre avec elle, plus honnête avec sa belle-mère, à qui il savait gré d'aimer aussi passionnément le petit garçon, et plus poli, plus doux en général avec tout le monde, et sur-tout avec mesdemoiselles Dashwood. Le malheur et le changement de Maria l'intéressaient; et il aimait à causer agréablement avec Elinor. On se rappelle qu'elle l'avait d'abord jugé plus favorablement que ses manières n'y donnaient lieu. Elle était bien-aise de son côté qu'il eût justifié l'idée qu'elle avait eue de lui. Charlotte elle-même dans son nouvel état de mère, qui l'occupait beaucoup, était aussi devenue moins insignifiante. En sorte qu'Elinor consentit sans peine à ce projet qui les rapprochait d'ailleurs beaucoup de Barton. Mais il fallait que Maria le voulût aussi; et dès les premiers mots qu'Elinor lui en dit, elle s'écria vivement et dans une grande agitation: Non, non, je ne puis aller à Cléveland; ne savez-vous pas?.... n'avez vous pas pensé?.... Oh! non, non, je ne puis y aller.