—Je l'espère.

—Et votre pauvre mère qui l'idolâtre, elle ne lui aurait pas survécu non plus. Adieu, je pars: dites-moi seulement que je vous suis moins odieux, que vous le direz à Maria.

—Et cette lettre, monsieur, qui faillit aussi lui ôter la vie, cette lettre que vous eûtes la barbarie de lui envoyer en réponse à sa dernière, comment pouvez-vous la justifier?

—Par un seul mot que je répugnais à dire...... Elle n'est pas de moi. Qu'est-ce que vous pensez du style de ma femme? n'est-il pas délicat, tendre? n'est-il pas......?

—De votre femme! C'était votre écriture.

—Oui, j'eus l'indigne faiblesse de la copier. Il faut en finir, me dit-elle, avec Maria ou avec moi: choisissez. Le choix ne m'était plus permis; sa fortune était nécessaire à mon honneur, à mes engagemens; et voilà où une indigne prodigalité m'avait conduit! Pour éviter une rupture il fallut en passer par où elle voulait; copier sous ses yeux cette lettre où je rougissais de mettre mon nom; me séparer des billets, de la boucle de cheveux de Maria. Le porte-feuille qui les renfermait dut être livré à Sophie, et mes trésors renvoyés comme vous l'avez vu, sans pouvoir seulement les couvrir de mes baisers et de mes larmes. Malheureusement la dernière lettre de Maria me fut remise chez miss Grey, pendant que je déjeunais avec elle; la forme, l'élégance du papier, l'écriture réveillèrent ses soupçons déjà excités par la scène de l'assemblée. C'est de votre beauté campagnarde, me dit-elle; voyons son style. Elle l'ouvrit, la lut, fit la réponse, m'obligea de la copier, de lui livrer ce que j'avais de Maria; et j'obéis dans une espèce de désespoir qui me faisait trouver une sorte de plaisir à me ruiner tout-à-fait dans l'opinion de cet ange, que rien n'avait pu détacher de moi, et qui allait enfin me repousser entièrement de son cœur et de sa pensée. Mon sort était décidé; tout le reste me parut indifférent. Je fus bien aise qu'on m'eût dicté ce que je n'aurais jamais pu dire de moi-même, et d'avoir une raison de plus de mépriser, de haïr, celle.....

—Arrêtez, M. Willoughby, dit Elinor, c'en est assez; je n'entendrai pas un mot de plus contre une femme qui est la vôtre, que vous avez choisie volontairement, à qui vous devez votre bien-être, votre fortune, et qui au moins a droit, en échange, à vos égards, à votre respect. Sans doute elle vous est attachée, puisqu'elle vous a épousé; parler d'elle avec cette légèreté, vous rend très-blâmable et ne vous justifie de rien avec Maria.

—Ne me parlez pas de madame Willoughby, reprit-il avec un profond soupir; elle ne mérite pas votre compassion. Elle savait fort bien que je ne l'aimais pas; si elle a voulu m'épouser, c'est qu'elle savait aussi que mes folies de jeunesse m'avaient mis dans l'affreuse dépendance de mes créanciers, et qu'elle voulait un mari qui fût dans la sienne, et qui cependant, à quelques égards, pût flatter sa vanité: elle a cru trouver cela réuni chez moi, et me fait payer bien cher son maudit argent. A présent, me plaignez-vous, mademoiselle Dashwood? Suis-je d'un degré moins coupable à vos yeux que je ne l'étais avant cette explication? Voilà, ce que je vous conjure de me dire.—Oui, monsieur, je l'avoue; vous avez certainement un peu changé mon opinion sur vous, et je vous trouve moins coupable que je ne le croyais, quoique vous le soyez beaucoup encore, mais plus par la tête que par le cœur, le vôtre n'est pas méchant, et vous vous êtes rendu trop malheureux vous-même pour qu'on puisse vous haïr.

—Voulez-vous donc me promettre de répéter ce que vous venez de me dire à votre sœur, quand elle pourra vous entendre? Rétablissez-moi dans son opinion comme je le suis dans la vôtre. Vous dites qu'elle m'a déjà pardonné; laissez-moi me flatter qu'une meilleure connaissance de mon cœur, de mes sentimens actuels, me vaudra de sa part un pardon plus entier et mieux mérité. Dites-lui ma misère et ma pénitence; dites-lui que jamais je n'ai été inconstant pour elle; et si vous le voulez, dites-lui que, dans ce moment même, elle m'est plus chère que jamais.

—Je lui dirai, monsieur, tout ce qui sera nécessaire pour calmer son cœur et vous justifier sur quelques points. Puisse cette assurance adoucir vos peines! D'ailleurs je crois que cela dépend aussi de vous. Adieu, monsieur, la soirée s'avance, et cet entretien s'est trop prolongé. Un mot encore cependant avant de nous séparer: comment avez-vous appris a maladie de ma sœur?