—De sir Georges Middleton, que je rencontrai par hasard hier au soir dans le passage de Drury-lane. C'est la première fois que je le voyais depuis deux mois; je mettais du soin à éviter tout ce qui pouvait me rappeler le nom de Dashwood; et lui, plein de ressentiment contre moi depuis mon mariage, ne me cherchait pas non plus. Cette fois il ne put résister à la tentation de m'aborder, pour me dire ce qu'il croyait devoir me faire beaucoup de peine. Sa première parole fut de m'apprendre brusquement que Maria Dashwood était mourante à Cleveland, d'une fièvre nerveuse et putride; qu'une lettre de madame Jennings, reçue ce même matin, disait le danger imminent; que les Palmer avaient fui la contagion. Grand Dieu! quelle accablante nouvelle! J'ignorais même votre séjour à Cleveland, et je vous croyais à la Chaumière auprès de votre mère. Madame Willoughby eut le caprice, il y a dix jours, je crois, d'aller à Haute-Combe voir le printemps et les arbres en fleurs; il fallut l'emmener à l'instant. A peine y fut-elle, que sans regarder une feuille elle se rappela que le lendemain était le jour d'assemblée de lady Sauderson; et vite il fallut retourner à Londres. Qui m'aurait dit, grand Dieu! que je passais si près de Maria; de celle dont j'étais tellement occupé que mon imagination croyait la voir partout? En passant dans le chemin sous le temple, je crus voir de loin sa grâcieuse figure appuyée contre une des colonnes; mais cette illusion s'évanouit bientôt, elle disparut comme l'éclair; et ce n'était pas elle, puisque déjà elle était bien malade. Elinor, très-étonnée, se fit dire le jour, l'heure, et tout fut expliqué, et l'évanouissement trop réel de Maria, et ses larmes, et ses propos incohérens; mais elle se garda bien de donner à Willoughby cette preuve de plus de la faiblesse de sa sœur.

—Ce que je ressentis ne peut s'exprimer, continua-t-il avec feu. Maria mourante, et peut-être des peines déchirantes que je lui avais causées, me haïssant, me méprisant dans ses derniers momens; maudit par sa mère, par ses sœurs: ah! ma situation était horrible! Je ne pus la supporter; je me décidai à partir, et, à cinq heures du matin, j'étais dans mon carrosse. A présent vous savez tout. Il prit son chapeau, et s'approchant d'elle: Ne voulez vous pas, dit-il, me donner votre main, mademoiselle Dashwood, en signe de paix et de non malveillance? Elle ne put y résister, et posa sa main sur la sienne; il la pressa avec affection.—Allez-vous à Londres? lui dit-elle.—Non, répondit-il, à Haute-Combe pour quelques jours, et il retomba dans une sombre rêverie, et s'appuya contre la cheminée, semblant oublier qu'il devait partir.—Vous ne me haïssez plus, n'est-ce pas? dit-il enfin; vous ne me méprisez plus?......—Je vous plains du fond de mon cœur, M. Willoughby et je vous pardonne; je m'intéresse à votre, bonheur, et je voudrais apprendre que.....

—Mon bonheur! interrompit-il, il ne peut plus y en avoir pour moi dans ce monde! Je traînerai ma vie comme je le pourrai; la paix domestique est impossible avec ma femme. Si cependant je puis espérer que vous et les vôtres prendrez quelque intérêt à mes actions, ce sera du moins un motif d'être sur mes gardes....... Maria est à jamais perdue pour moi, n'est-ce pas? même quand quelques heureuses chances de liberté......

Elinor lui lança un regard plein de reproches.—Je me tais, dit-il, et je pars moins malheureux que lorsque je suis arrivé; elle vivra du moins! Mais un affreux événement m'attend encore.

—Quel événement? que voulez-vous dire?

—Le mariage de votre sœur.

—Vous êtes dans l'erreur; elle ne peut pas être plus perdue pour vous qu'elle ne l'est actuellement.

—Mais un autre la possédera, et je ne puis supporter cette pensée. Adieu, adieu, je ne veux pas vous arrêter plus long-temps, et diminuer peut-être l'intérêt que j'ai réveillé. Au nom du ciel! conservez-le moi! Adieu, adieu, puissiez-vous être heureuses!..... Il quitta rapidement la chambre, et l'instant d'après Elinor entendit le roulement de son carrosse.