Maria voulait répondre; mais Elinor, contente de ce que chacune sentait ses erreurs, voulut éviter des souvenirs du passé, qui pouvaient affaiblir les résolutions de sa sœur. Elle aima mieux continuer à parler des torts de Willoughby, que de son charme séduisant. Une observation, dit-elle, qu'on peut tirer de toute cette histoire, c'est que bien rarement le crime, ou, si ce mot est trop dur, une faute grave contre la vertu reste impunie. Tout le malheur de Willoughby vient de son indigne conduite avec Caroline Williams; c'est ce qui lui a fait perdre l'estime, l'amitié et la fortune de madame Smith. Sans cela il aurait pu vous épouser et être riche. Maria en convint; et madame Dashwood leur raconta à cette occasion, que non seulement cette dame persistait dans son indignation contre Willoughby, mais que son mariage, tout brillant qu'il était, l'avait beaucoup augmentée, et qu'elle n'y voyait que de l'obstination dans le crime, un moyen de se soustraire entièrement à la réparation qu'elle en exigeait, et une profanation positive du saint sacrement du mariage, en épousant, par un sordide intérêt, une femme mondaine et qu'il n'aimait pas. Madame Smith était d'une famille de méthodistes ou puritains; elle avait été élevée dans l'idée que la séduction de l'innocence, et le mariage avec une autre que celle qu'on a séduite, étaient les plus grands de tous les péchés. Résolue donc à punir le coupable déjà dans ce monde, sans pardon et sans rémission, elle avait fait venir chez elle une parente éloignée, nommée madame Summers, et son fils, et les avait déclarés ses héritiers. Son testament était déjà fait et déposé chez un homme de loi. Madame Dashwood savait ces détails du vicaire de la paroisse, digne et vieux ecclésiastique qui, à ce titre, était seul reçu à Altenham. Il avait ajouté de grands éloges de cette madame Summers, qui soignait sa bienfaitrice avec la plus active reconnaissance; et madame Smith, disait-il, se trouvait bien heureuse, dans son état de maladie, d'avoir échangé les négligences d'un jeune homme frivole et libertin, contre les attentions d'une jeune femme reconnaissante et sensible.
Je suis bien aise, dit Maria en souriant, que quelqu'un ait gagné quelque chose à mon malheur. M. Willoughby n'a plus besoin de la fortune de sa cousine. Elle sera mieux placée; et je ne suis pas fâchée qu'il n'ait plus l'occasion de revenir dans mon voisinage.
En effet, depuis cet entretien elle reprit, non pas de la gaieté, mais plus de sérénité. Emma revint, et ce fut un grand plaisir. La famille de la chaumière fut encore une fois réunie; et leur vie douce et paisible recommença tout comme avant que leurs cœurs eussent été si vivement agités. Mais leur paix était plus apparente que réelle. Maria était encore faible et mélancolique par momens lorsqu'elle se laissait aller à ses pensées. Pour s'en distraire elle exécuta avec courage le plan qu'elle s'était tracé d'études et de lectures suivies, où souvent elle associait sa jeune sœur; elle fit aussi les longues promenades qu'elle avait méditées, mais avec une de ses sœurs, et ne cherchant plus la solitude. Elles rencontrèrent plusieurs fois, dans leurs excursions, la parente et future héritière de madame Smith, qui se promenait de son côté en cherchant des fleurs pour un herbier. La botanique était une des études que Maria avait commencées, et à laquelle elle se livrait avec la vivacité qu'elle mettait à tout. Ce même but dans leurs courses les rapprocha; elles se parlèrent; et mesdemoiselles Dashwood trouvèrent qu'elle méritait tous les éloges que le vicaire en avait faits à leur mère; elle était jeune et jolie, ou plutôt très-agréable. Elle était simple, modeste, timide, mais lorsqu'elle fut familiarisée avec ses nouvelles connaissances, elle parla bien et avec un son de voix très-doux. Elles auraient voulu l'engager à venir à la chaumière; mais elle ne quittait madame Smith que pour des quarts d'heures pendant son sommeil, et leurs rencontres même furent toujours assez courtes. Maria qui lui avait parlé avec un peu de peine la première fois, en était à présent enchantée. Je n'aurais jamais cru, disait-elle à Elinor, me plaire autant avec quelqu'un qui me parle d'Altenham, et qui demeure avec madame Smith. Mais du moins elle ne lui parlait pas de Willoughby, et c'était assez naturel.
Elinor commençait à s'impatienter de ne rien savoir d'Edward. Elle n'en avait pas entendu parler depuis qu'elle avait quitté Londres; elle ignorait s'il était consacré, s'il était marié. Ni madame Jennings, ni son frère à qui elle écrivait quelquefois, ne lui en parlaient. Seulement, dans la première lettre qu'elle avait reçue de madame Dashwood, il y avait cette phrase: «Nous ne savons rien de notre infortuné Edward, et nous ne pouvons faire aucune enquête sur un sujet prohibé dans notre famille; mais de ce silence même nous concluons qu'il est encore à Oxford.» Voilà tout ce qu'elle en avait appris dans cette correspondance, rendue plus fréquente par la maladie de Maria. Dans les autres lettres, le nom même d'Edward ne se trouvait pas. Elle était donc à cet égard condamnée à une complète ignorance.
Thomas, leur domestique, fut envoyé un matin à Exceter pour des commissions; il revint au moment du dîner, et tout en le servant il rendait compte à ses maîtresses des affaires dont il avait été chargé. Quand il eut fini il dit encore: Je suppose que vous savez, mesdames, que M. Ferrars est marié avec la plus jeune des demoiselles Stéeles, mademoiselle Lucy.
Maria tressaillit et tourna les yeux sur Elinor qui pâlissait excessivement. Dieu! ma sœur, s'écria Maria, et en disant cela, elle tomba elle-même sur le dossier de sa chaise, avec un violent tremblement nerveux. Mme Dashwood, dont le regard s'était aussi porté sur Elinor, et qui l'avait vue pâlir, eut encore l'effroi de l'état de Maria, et ne savait à laquelle de ses filles aller. Maria cependant demandait des secours plus pressans. La tremblante Elinor se leva pour les donner, mais elle fut obligée de se rasseoir. Thomas sonna la femme de chambre, qui, avec l'aide de madame Dashwood et d'Emma, conduisit Maria dans sa chambre. Elle fut bientôt mieux; et sa mère la laissant aux soins d'Emma, revint auprès d'Elinor. Quoique très-troublée encore, cette dernière avait repris un peu de son courage et commençait à questionner Thomas. Sa mère s'en chargea pour elle; et elle en fut bien aise: sa voix n'était pas encore très-rassurée.
—Qui vous a dit que madame Ferrars était mariée, Thomas? demanda madame Dashwood.
—J'ai vu M. Ferrars moi-même, madame, ce matin à Exceter et sa dame aussi; ils étaient ensemble dans une chaise de poste arrêtée devant la nouvelle auberge de Londres. J'étais allé là pour faire un message de Sally à son frère, qui est un des postillons. Je regardai par hasard dans cette chaise et je reconnus à l'instant mademoiselle Lucy Stéeles. Elle me regardait aussi: j'ôtai bien vite mon chapeau. Elle m'a reconnu et m'a appelé, et s'est informée de vous, madame, et de vos jeunes demoiselles, principalement de mademoiselle Maria. Elle m'a chargé de vous faire ses complimens à toutes les trois et ceux de M. Ferrars, et de vous dire combien ils étaient fâchés de n'avoir pas le temps de vous voir, mais qu'ils étaient très-pressés d'aller plus loin..... je ne sais où...... qu'ils y resteraient quelque temps; mais qu'à leur retour ils viendraient bien sûrement vous visiter.
—Mais vous a-t-elle dit qu'elle était mariée, Thomas?
—Oui, madame; et comme je la nommais miss Stéeles, elle sourit et me dit qu'elle avait changé de nom depuis que je ne l'avais vue. Madame sait bien comme elle est toujours affable, cette jeune dame, comme elle parle à tout le monde, même aux domestiques! Elle n'est pas fière du tout, quoiqu'elle soit très-belle, et pas plus depuis qu'elle est madame Ferrars que lorsqu'elle était miss Stéeles.