CHAPITRE LII.
Quatre jours après l'arrivée d'Edward, celle du colonel Brandon vint compléter la satisfaction de madame Dashwood. Mais elle ne put avoir celle de le loger: il n'y avait à la chaumière qu'une seule chambre à donner. Edward garda son privilége de premier venu; il n'avait d'ailleurs pas de connaissance dans le voisinage. Alors le colonel offrit de retourner tous les soirs dans son ancien appartement au parc; il en revenait dès le matin pour déjeuner avec ses amies. Pendant trois semaines de solitude à Delafort, il avait eu le temps de calculer la disproportion entre trente-huit ans et dix-huit, et il revint à Barton dans une disposition d'esprit qui lui rendait bien nécessaires, et les progrès de la santé de Maria, et l'amitié qu'elle lui témoignait, et tous les encouragemens de madame Dashwood. Au milieu de tels amis il eut bientôt retrouvé sa sérénité. Il ignorait complétement le nouveau choix de Lucy; il ne savait pas un mot du penchant d'Elinor, ensorte que les premières visites se passèrent à écouter et à s'étonner. Madame Dashwood se chargea de ce récit; il y prit le plus vif intérêt, et trouva de nouveaux motifs de se réjouir de ce qu'il avait fait pour Edward, puisque c'était actuellement aussi pour Elinor. Il est inutile de dire que ces deux hommes ayant autant de rapports dans les opinions, dans le caractère, dans les manières, ne tardèrent pas à se lier intimement. Ces rapports auraient suffi sans doute; mais leur attachement pour les deux sœurs les attira l'un vers l'autre, par une douce et prompte sympathie, et produisit en peu de jours ce qui aurait été l'effet du temps et de leur rapprochement.
Les lettres de Londres arrivèrent enfin et furent très-volumineuses; elles racontèrent la surprenante histoire dans tous ses détails. Madame Jennings témoignait son indignation contre cette changeante fille, et sa compassion pour le pauvre malheureux Edward, qui peut-être, disait-elle, allait mourir à Oxford de ce chagrin, si cruel, si inattendu. Il n'y avait que deux jours d'écoulés depuis que Lucy était venue passer deux heures avec elle, et elle ne lui en avait pas dit un mot. Seulement elle lui avait conté qu'elle voyait quelquefois M. Robert Ferrars, et qu'elle cultivait une bienveillance qui pouvait un jour être utile à Edward, ce dont elle la loua fort. Voyez quelle indigne trompeuse, s'écriait-elle dans sa lettre! La bonne Anna ne s'est non plus doutée de rien. Pauvre créature! ce fut elle qui vint me l'apprendre; elle en pleurait amèrement. Sa sœur, au lieu de l'emmener avec elle, avait emporté tout leur argent; c'était elle qui le gardait; et la malheureuse était sans un seul schelling. Je l'ai gardée avec moi jusqu'à ce que j'aille au parc, d'où je la renverrai à sa famille. Sa joie de rester encore un peu à Londres et chez moi où le docteur Donavar vient quelquefois, l'a complétement consolée. Mais qui consolera le pauvre délaissé Edward? Pour mon goût je l'aimerais cent fois mieux que ce fat de Robert..... Il me vient une idée: il faut que vous l'invitiez à Barton, et que Maria ait pitié de lui, etc. etc. etc.
Il y avait aussi une longue lettre de M. John Dashwood, qui racontait cet événement à Elinor avec de grandes lamentations. Sa belle-mère était la plus malheureuse des femmes. La sensible Fanny avait eu des rechutes de maux de nerfs si violens, que c'était un miracle qu'elle eût pu y résister. L'offense de Robert était impardonnable; mais Lucy était beaucoup plus blâmable. On n'osait nommer ni l'un ni l'autre devant madame Ferrars. Cependant elle aimait tellement ce fils, que peut-être un jour pourrait-elle consentir à le revoir; mais sa femme ne paraîtrait jamais en sa présence. La manière mystérieuse avec laquelle cette affaire s'était tramée ajoutait beaucoup à leur crime. Car si l'on avait eu le moindre soupçon, on aurait pu prendre des mesures pour l'empêcher. Il priait Elinor de se joindre à lui pour se plaindre de ce qu'Edward n'eût pas épousé plus tôt cette fille, qui prive tour à tour une bonne mère de ses deux fils. Madame Ferrars, à leur grande surprise, n'avait pas nommé Edward une seule fois dans cette occasion, et lui n'avait pas écrit une ligne; c'était cependant le moment de chercher à se réconcilier avec sa mère, en lui promettant de faire ce qu'elle désire. Peut-être qu'il ne l'osait pas; mais il pourrait s'adresser à sa sœur, y joindre une lettre de soumission pour sa mère, que Fanny lui remettrait, et qui peut-être aurait un bon effet.
Ce paragraphe était de quelque importance pour régler la conduite d'Edward. Il le détermina à tenter en effet une réconciliation, mais non pas comme John Dashwood l'entendait.
—Une lettre de soumission! répétait Edward. Non certainement je n'ai point de soumission à faire. Dois-je demander pardon à ma mère de l'ingratitude de Robert envers elle et de sa trahison envers moi? Il m'a rendu le plus heureux des hommes; voilà tout ce que je puis lui dire, et ce qui l'intéressera fort peu.
—Vous pouvez certainement, dit Elinor, demander pardon à votre mère, de ce que vous l'avez offensée. Je pense même que vous pourriez à présent lui témoigner en conscience quelques regrets d'avoir formé cet engagement qui attire sur vous sa colère.
—Oui, je le puis, dit Edward, et je le ferai.
—Et, ajouta-t-elle en souriant, vous pourriez peut-être après cela convenir en toute humilité, que vous avez formé un second engagement, presque aussi imprudent à ses yeux que le premier, avec la sœur de son gendre.
Edward n'eut rien à opposer à ce plan; mais se défiant un peu dans cette occasion de l'intercession de son beau-frère et de sa sœur, il préféra traiter personnellement et de bouche, plutôt que par écrit. Il fut donc résolu qu'il irait à Londres, descendrait chez Fanny, et lui demanderait de l'introduire auprès de leur mère.