—Et si elle y consent, dit Maria avec vivacité, si elle amène une réconciliation entre vous et votre mère, je me réconcilie aussi avec elle, et je lui pardonne tout.

Le lendemain Edward partit accompagné des vœux de tous ses amis pour le bon succès de son voyage; et le colonel consentit à rester quelques jours encore pour les consoler un peu de son absence; mais il continua de loger au parc.

Le troisième jour il ne vint pas au déjeuner. Elinor proposa à sa sœur une promenade du côté du parc, où peut-être elles le rencontreraient; et Maria y consentit. En effet, à peine eurent-elles tourné la colline, qu'elles le virent, à quelque distance, assis sur un banc de gazon; mais il n'y était pas seul. Une femme était assise à côté de lui, et avait un enfant sur ses genoux; il caressait beaucoup l'enfant, et prenait aussi les mains de la dame entre les siennes. Je veux mourir, s'écria Maria, s'il n'est pas avec notre nouvelle connaissance d'Altenham, madame Summers, la parente de madame Smith, et sans doute c'est son fils. Mais d'où le colonel la connaît-il si intimement? Elinor ne répondit rien; un soupçon traversait sa pensée. Avançons, dit Maria. Au moment même le groupe du banc de gazon les aperçut; ils se levèrent et vinrent au devant d'elles, en sorte qu'on se rencontra bientôt. Le colonel avait l'air assez embarrassé; mais au premier regard que Maria eut jeté sur l'enfant, que sa mère avait repris, elle en comprit la cause. C'était le portrait en mignature de Willoughby; il était impossible de s'y méprendre et de ne pas voir que c'était son fils. Tout fut dévoilé. Madame Summers était la fille adoptive du colonel, l'infortunée Caroline Williams, la victime des séductions de celui que Maria avait tant aimé. Elle eut peine à retenir un cri et à ne pas repousser l'enfant, qui, attiré par les rubans roses de son chapeau, lui tendait ses petits bras. Elinor frappée aussi de la ressemblance, se hâta de se mettre entre lui et sa sœur, de parler à madame Summers, de caresser le petit pour laisser à Maria le temps de se remettre. Mais ce mouvement avait effrayé l'enfant; il pleurait, et sa mère voulut absolument l'emmener et rejoindre madame Smith. Une bonne attendait à quelque distance. La jeune maman salua les deux sœurs avec amitié, le colonel avec un tendre respect, et s'éloigna avec son petit fardeau. Maria lui rendit son salut amical, et l'embrassa même. Rien ne prouva mieux à Elinor les progrès de sa raison; mais elle avait un tremblement d'émotion involontaire qui l'obligea à prendre le bras que le colonel lui offrait.

Ils firent quelques pas en silence; enfin le colonel le rompit.—Vous venez, leur dit-il, de faire une découverte qui a dû vous surprendre. Oui, cette jeune femme est celle à qui j'ai long-temps servi de père, et que je n'ai pu garantir du malheur. Mais il est réparé autant qu'il peut l'être. L'excellente madame Smith, en punissant sévèrement son jeune parent, a voulu que l'enfant et celle qui lui a donné la vie, rejetés par lui, le remplaçassent dans ses affections. Je ferai, m'écrivit-elle en me les demandant, ce qu'il aurait dû faire, ce qu'il m'a refusé; j'assurerai leur sort, et comme je ne puis désirer la damnation éternelle d'un jeune homme que j'aimais comme un fils, avant ses erreurs, j'espère obtenir ainsi de Dieu le pardon de son péché, et qu'il ne soit puni que dans cette vie. Vous comprenez avec quelle joie je cédai mon infortunée pupille à cette respectable femme. Caroline formée par le malheur, aimant passionnément son enfant, accepta avec transport une place qui ne la séparait pas de lui et la faisait vivre dans une austère retraite. Il fut convenu entre madame Smith et moi qu'elle changerait de nom, et passerait pour une veuve. Jusqu'ici le secret avait été bien gardé. Mais la ressemblance de l'enfant avec son père m'a souvent fait trembler; c'est ce qui fait que Caroline ne l'avait point encore mené avec elle dans ses promenades. Depuis que je suis ici, je vais souvent la voir en allant à la chaumière. Cette fois, je suis resté plus long-temps qu'à l'ordinaire. Elle m'a accompagné avec le petit James; et vous nous avez surpris. J'ai vu au premier instant que cet enfant vous disait tout et que notre secret était découvert. Mais ce n'est pas avec vous que je crains qu'il soit trahi et souvent j'aurais voulu vous le confier moi-même, si je.... Il s'arrêta. Elinor le comprit et le remercia par un regard de ne pas achever. Maria, les yeux baissés et pleins de larmes, ne disait rien; mais il était facile de voir comme son cœur était oppressé, et celui du colonel n'était pas plus à son aise. Il voyait, à n'en pas douter, combien ce sentiment qu'il avait cru presque éteint, avait encore de pouvoir sur elle. Quoiqu'il eût évité de nommer une seule fois Willoughby dans son récit, il se repentait de l'avoir fait devant elle: Mais ne rien dire aurait été plus pénible encore. Elinor se chargea de l'entretien, et sans prononcer non plus le nom fatal, elle témoigna au colonel un grand intérêt pour sa pupille, et lui dit combien elle leur avait plu. Maria prit sur elle de le confirmer par quelques mots obligeans; mais sa voix tremblante en détruisit l'effet. Ils arrivèrent à la maison. Maria dit que l'air du matin l'avait incommodée, et se sauva dans sa chambre. Le colonel était si sombre et si rêveur, que madame Dashwood le crut malade et s'en alarma. A dîner, Maria, qui avait réfléchi, reparut à peu près comme à l'ordinaire, fut amicale avec le colonel, et raconta elle-même à sa mère qu'elles avaient rencontré leur aimable voisine d'Altenham; mais il ne fut pas question de l'enfant. Cette manière remit un peu le colonel, et la soirée fut plus agréable que la matinée.

On reçut des lettres d'Edward. Après quelque résistance de la part de madame Ferrars, il avait été admis en sa présence, et reconnu de nouveau pour son fils unique, car c'était le tour de Robert de ne plus l'être. Mais Edward n'avait point d'abord révélé son engagement actuel avec Elinor, et il avait été loin de croire son sort assuré, et avait craint d'être repoussé avec plus de rigueur qu'auparavant. Il avait fait son aveu après quelques préparations, et contre son attente, il fut écouté avec beaucoup de calme. Madame Ferrars chercha cependant à le dissuader d'épouser la fille d'un simple gentilhomme, sans fortune et sans espérance, plutôt que la riche fille d'un lord. Il ne la contredit pas du tout; mais il lui dit avec fermeté et respect, qu'il y était absolument décidé. Alors, instruite par l'expérience du passé, elle jugea plus sage d'accorder, avec toute la mauvaise grâce qu'elle put y mettre, ce qu'elle ne pouvait pas empêcher, et de consentir qu'Edward épousât Elinor. Mais quoiqu'il fût à présent son seul fils, disait-elle à chaque instant, elle ne le traita pas comme tel, et ne lui rendit pas son droit d'aînesse. Pendant que le coupable Robert jouissait de mille pièces de revenu, sans faire autre chose que des sottises, elle trouva fort bon que le pauvre Edward devînt pasteur d'un village avec deux cents pièces de rente; elle y ajouta cependant, tant pour le présent que pour le futur, la même somme de dix mille pièces qu'elle avait données à Fanny en la mariant.

Edward ne s'en plaignit pas; c'était plus qu'il n'avait espéré, et assez pour pouvoir rendre son Elinor heureuse. John Dashwood répéta sur tous les tons que madame Ferrars était la meilleure et la plus généreuse des mères. Elle-même, avec ses excuses de ne pouvoir faire plus, sembla être la seule personne qui fût surprise de ce qu'elle ne fît pas davantage.

Il ne manquait plus à Edward, pour compléter son bonheur, que d'être consacré, et que le presbytère fût prêt à les recevoir. Le colonel, à présent qu'il devait être habité par Elinor, trouvait toujours de nouveaux embellissemens à y faire, et finit par les inviter à passer les premiers mois chez lui, d'où ils pourraient présider eux-mêmes à leurs réparations. Ils y consentirent, et de bonne heure, en automne, la cérémonie eut lieu dans l'église de Barton. Cette fois les prophéties de madame Jennings furent accomplies à sa grande joie; elle put visiter à la Saint-Michel le pasteur de Delafort, et ne fut pas fâchée d'y trouver Elinor plutôt que Lucy; mais elle fut un peu surprise de s'être encore trompée sur l'amour du colonel, qu'elle recommença de nouveau à destiner à Maria: et c'était le vœu général de la famille, la seule chose qui manquât encore à la félicité d'Elinor. Ils eurent aussi la visite de madame Ferrars la mère, presque honteuse d'avoir autorisé leur bonheur, et celle de John et de Fanny, qui vinrent avec elle.

Je ne veux pas dire que vous ayez mal fait d'épouser mon beau-frère, dit John à Elinor, en se promenant avec elle dans l'avenue du château de Delafort; je vois que vous êtes aussi heureuse qu'on peut l'être avec peu d'argent; mais j'avoue que j'aurais eu un grand plaisir à appeler le colonel Brandon mon frère. Cette terre, cette maison, chaque chose ici est vraiment très-agréable et fait envie; et quels bois, quels beaux arbres! Enfin Maria est encore là, et quoique ce ne soit point une personne qui l'attire, et qu'il n'ait jamais eu de goût pour elle, je crois que si elle voulait se donner un peu de peine, et vous, insinuer au colonel d'y penser, cela pourrait s'arranger une fois. Je rirais bien si nous en venions à bout; car il ne l'aime pas du tout. Je ne me trompe jamais, moi, sur ces sortes de choses; mais quand on se voit tous les jours, le diable est bien fin. Vous ferez fort bien, ma sœur, d'inviter souvent Maria, de faire remarquer au colonel comme sa santé et sa beauté reviennent: et qui sait ce qui peut arriver! Je le voudrais de tout mon cœur, je vous assure.

Madame Ferrars les vit quelquefois et se conduisit décemment avec eux; mais ils ne furent pas insultés par sa préférence, elle ne pouvait l'accorder au vrai mérite. La fatuité de Robert et les flatteries de sa femme l'obtinrent encore. Les mêmes moyens que Lucy avait employés pour faire tomber Robert dans le piége, furent pratiqués pour rentrer dans la faveur de sa mère, dès qu'il lui fut possible d'en approcher, et elle mit beaucoup d'art pour l'obtenir; elle feignit d'être malade au point d'en mourir.

Madame Ferrars qui déjà avait pardonné à Robert, et qui le recevait quelquefois, céda à ses sollicitations pour aller voir sa femme, espérant en être bientôt débarrassée. Dès-lors elle ne tarda pas à être guérie, et sa respectueuse humilité, ses attentions assidues pour la vieille dame et son petit chien, ses flatteries sans fin, réconcilièrent madame Ferrars sur le choix de son fils, et si promptement que Lucy devint aussi nécessaire que Robert à sa belle-mère qui l'aima même mieux que Fanny. Ils s'établirent à Londres, reçurent mille libéralités de madame Ferrars, furent dans les meilleurs termes avec les Dashwood en apparence. Mais la jalousie de Fanny, la légèreté de Robert, le mauvais esprit de Lucy les rendirent malheureux malgré leurs richesses; tandis que dans le presbytère de Delafort tout était bonheur et jouissances. L'attachement de ses habitans s'augmentait tous les jours. Ils n'avaient aucun besoin factice. Rien ne les entraînait hors de chez eux, et loin de ne pas se croire assez riches, ils avaient encore de quoi aider les malheureux. Robert au contraire faisait des dettes, mangeait d'avance ce qu'il attendait encore de sa mère, et se préparait un avenir bien triste, associé à une femme à qui il ne resterait rien et dont la physionomie animée ne serait plus que l'expression de la méchanceté quand elle aurait perdu sa fraîcheur.