Le mariage d'Elinor la sépara peu de sa famille. Sa mère et ses sœurs passaient avec elle plus de la moitié de leur vie. Madame Dashwood espérait toujours qu'en donnant au colonel et à Maria de fréquentes occasions de se rencontrer, celle-ci s'attacherait enfin à cet homme si digne d'être aimé. Mais plus d'une année s'était écoulée, et rien n'avançait que l'amitié de Maria pour lui, qui s'augmentait graduellement, ainsi que l'amour du colonel qui, persuadé qu'elle aimait encore malgré elle Willoughby, ou que du moins elle n'en aimerait jamais d'autre, n'osait s'expliquer et proposer sa main à celle qui possédait en entier son cœur. Heureux d'en être regardé comme un ami, et déjà comme un fils et un frère par madame Dashwood et par Elinor, il redoutait de porter atteinte à ce bonheur par une démarche décisive et trop précipitée. Il chérissait ses espérances et tremblait de les perdre. Ce n'était qu'à Elinor seulement qu'il osait ouvrir son cœur, et tout était transmis avec soin par elle à Maria qui l'écoutait sans peine, et répondait en soupirant: Je ne serais pas digne lui, si je pouvais aimer deux fois.

Un matin, ils étaient tous rassemblés chez Elinor, un peu incommodée d'une grossesse pénible, lorsqu'on apporta les papiers et les lettres de la poste. Dans le nombre de celles adressées à madame Edward Ferrars, il y en avait une à grand cachet noir dont l'écriture ne lui était pas inconnue, quoiqu'elle n'eût pu la désigner. Maria, occupée à parcourir les papiers-nouvelles, ne la voyait pas. Tout à coup le papier tombe de sa main; elle jette un cri dont l'expression était plus l'étonnement que la peine ou l'émotion, et dit d'une voix assez ferme: Madame Willoughby est morte d'une chute de phaéton. Pauvre femme! elle paie cher son goût effréné pour le plaisir. Le colonel, plus ému qu'elle, prend ce fatal papier, et ne doute pas qu'il ne renferme l'arrêt de sa condamnation. J'ai ici, dit Elinor, la confirmation de cette nouvelle par M. Willoughby lui-même, qui me la communique. Lisez, Maria. Celle-ci prit la lettre et lut bas ce qui suit:

«L'intérêt que madame Edward Ferrars m'a témoigné dans notre dernier entretien, me fait espérer qu'elle me pardonnera d'oser lui apprendre que ma fatale chaîne est rompue. Celle à qui j'avais donné mon nom en échange de sa fortune, a péri victime d'un accident que je n'ai cessé de lui prédire, en s'obstinant à conduire elle-même des chevaux trop vifs. Mais depuis long-temps mes conseils lui étaient aussi odieux que ma présence.

»Je sais que ce n'est pas encore le temps de parler du sentiment qui domine dans mon cœur; mais celle qui me l'inspire est libre encore, et je ne puis me défendre d'espérer. Bonne Elinor! vous qui sans doute êtes la plus heureuse des femmes dans une union fondée sur un amour réciproque, vous ne me refuserez pas un jour votre appui. Mon étude sera de le mériter; recevez-en l'assurance de votre dévoué

»James Willoughby.»

Maria rougit beaucoup en lisant cette lettre, qu'elle passa à sa mère. Le colonel avait hésité de sortir; mais un sentiment involontaire le clouait à cette place. La tête appuyée sur sa main, tenant de l'autre les papiers, il avait l'air de les lire, et n'en distinguait pas un mot.

—Répondrez-vous à M. Willoughby? dit Maria à sa sœur, après un moment de silence.

—Oui, sans doute. Mais que dois-je lui dire?

—Qu'il se trompe complétement, et que je ne suis plus libre, si.... (elle se tourna vers le colonel), si le meilleur des hommes daigne accepter cette main et le don de mon cœur; et même, s'il les refusait, Dieu aurait mon.........