—Refuser! s'écria le colonel transporté de joie, en serrant contre son sein et pressant de ses lèvres cette main adorée. O Maria! chère Maria! l'ai-je bien entendu? et dans quel moment! Mais n'est-ce point une erreur de votre cœur généreux?

—Non, non, dit-elle, avec une grâce enchanteresse; il est guéri de toutes ses erreurs, il n'appartient qu'à celui qui m'a véritablement aimée.

—Et qui vous adorera toute sa vie....

—On ne sollicite pas seulement mon consentement, dit en riant madame Dashwood: si j'allais le refuser! Mais c'est le jour où les femmes font les avances, et je vous donne Maria, mon cher Brandon, avant que vous me l'ayez demandée. Ils se jetèrent dans ses bras, puis dans ceux d'Elinor et d'Emma. Edward fut appelé de son cabinet pour prendre part à la joie générale, et la sienne fut bien grande en donnant le nom de frère à son intime ami.

La noce ne tarda pas à se célébrer en famille; elle fut bénie par Edward. Le colonel aurait voulu obtenir de sa belle-mère qu'elle se fixât tout-à-fait chez lui avec Emma; mais elle fut assez prudente pour préférer de conserver sa liberté et sa jolie chaumière, d'où elle sortait souvent pour visiter, à Delafort, tantôt le château, tantôt le presbytère, où elle trouvait autant de bonheur qu'on puisse en avoir ici bas. Celui de Maria augmenta tous les jours. Il était principalement fondé sur l'estime et sur une reconnaissance mutuelle. Le colonel sentait tous les jours davantage qu'il devait à sa charmante compagne les seuls momens heureux de sa vie. Elle le consola de toutes ses affections précédentes, rendit à son esprit toute sa gaieté, et il redevint le plus aimable de même qu'il était le meilleur des hommes. Maria fut heureuse du bonheur de cet homme excellent; et comme elle ne savait pas aimer à demi, elle finit par aimer son mari au moins autant qu'elle avait aimé Willoughby.

Ce dernier fut d'abord furieux du mariage de Maria et de la réponse d'Elinor, qui lui prouva son intérêt en ne lui épargnant pas les conseils d'une raison saine et éclairée. Ils n'eurent pas d'abord grand effet sur un caractère aussi léger. Mais son cœur était bon, et en relisant encore une fois, dans un moment de réflexion, la lettre de madame Edward Ferrars, il en fut touché comme d'une vraie preuve d'amitié. Il désira de la voir et de la remercier; il en demanda la permission et l'obtint une année après son veuvage. C'est encore à vous, lui dit-il, sage Elinor, que je remets le soin du bonheur de ma vie, et cette fois j'espère d'être écouté. En renonçant à l'espoir insensé, j'en conviens, d'épouser Maria, en me rappelant tous mes torts passés, le plus grand de tous, la séduction de la jeune Caroline Williams, s'est présenté à mon souvenir et m'a rempli de remords. Je sais qu'elle m'a donné un fils que je n'ai jamais vu, mais à qui aussi je dois donner un père. J'ignore où vivent la mère et l'enfant; le colonel Brandon les a si bien cachés que je n'ai pu les découvrir. A présent que mes intentions sont honorables, et que je suis libre de les remplir, je vous conjure d'obtenir de lui pour moi la main de sa pupille. Décidé à réparer mes torts avec elle et avec le colonel, tout le reste m'est égal. Sa naissance est illégitime, je le sais; mais elle est la fille adoptive du colonel Brandon, et portera mon nom. Elle n'a point de fortune; la mienne nous suffira; et peut-être qu'après avoir rempli ce devoir madame Smith me rendra son amitié. On dit cependant qu'elle a adopté des parens éloignés, et je n'ai pas grand espoir de ce côté; mais je vivrai en philosophe à Haute-Combe entre ma femme et mon enfant, et je rétablirai ma fortune, qui s'est déjà raccommodée par mon premier mariage.

Elinor sourit, l'approuva, et lui promit de s'intéresser pour lui auprès du colonel. Le même jour elle en parla à lui et à Maria: cette dernière s'enflamma de cette idée, et conjura son mari d'y consentir. On alla en parler à Caroline, à madame Smith. Celle-ci, enchantée de sauver une ame de la damnation éternelle, ne se fit pas presser, et rendit son amitié à Willoughby en l'unissant à Caroline. Cette jeune femme, depuis qu'elle était mère d'un enfant charmant, qui était le portrait vivant de Willoughby, était devenue beaucoup plus jolie et beaucoup plus aimable qu'elle ne l'était autrefois. Elle le fixa autant qu'on pouvait le fixer. Ils restèrent à Altenham tant que madame Smith vécut, et furent ensuite s'établir à Haute-Combe. Maria pouvait alors le voir sans danger et sans émotion, et n'ayant point à rougir devant lui, leur relation devint ce qu'elle devait être. Mais ils se virent rarement; madame Brandon était toute à ses devoirs d'épouse, de mère, de dame de paroisse, et s'acquittait de tout avec la chaleur de son ame et son aimable vivacité. Son destin avait été singulier; elle semblait avoir été appelée à prouver elle-même la fausseté de son système favori, sur l'impossibilité d'aimer deux fois. Elle avait aimé passionnément à dix-sept ans, ce qui est assez rare: à cet âge on prend souvent pour une passion ce qui n'est qu'un goût léger, excité par l'attrait de la nouveauté, et l'effervescence de la jeunesse et de l'imagination. Ce n'est ordinairement que quelques années plus tard qu'on est capable d'avoir une passion vraie et profonde, et celle de Maria avait ces caractères. Mais un sentiment d'un autre genre, et bien supérieur, une haute estime, une vive amitié, une tendre reconnaissance, l'avaient amenée à donner volontairement sa main à un homme qui n'était pas moins qu'elle victime d'un premier attachement, que deux années auparavant elle trouvait trop vieux pour se marier, et qui se donnait encore la bonne sauve-garde d'une veste de flanelle.

Il n'est pas besoin de dire qu'elles eurent souvent la visite de la bonne Mme Jennings, et quelquefois celle de ses filles et de ses gendres, les Middleton et les Palmer. Sir Georges, toujours le plus gai et le meilleur des voisins, se trouva réduit à la jeune Emma pour orner ses bals de campagnes. Mais Emma grandit tous les jours; elle a quinze ans, elle est jolie comme tous les amours, et déjà madame Jennings s'occupe beaucoup de deviner qui est-ce qui sera son amoureux.

Nous laissons à regret cette aimable famille, et nous devons compter au nombre des mérites, et des bonheurs d'Elinor et de Maria, qu'elles sont jeunes, jolies, et qu'elles vivent à côté l'une de l'autre dans des situations de fortune bien différentes, sans que leur liaison ait jamais été troublée par le moindre nuage, non plus que celle de leurs maris.