16 mai.—En quittant la Kerkha, j'avais fait remplir quatre outres. J'ai voulu ce matin les passer en revue; hélas! deux d'entre elles ont été vidées par les muletiers; la troisième, que le cuisinier voulait défendre, a été crevée d'un coup de couteau. Trente litres bus par le sable contre un verre d'eau absorbé par une brute!

LE HOR. (Voyez p. 186.)

17 mai.—Marcel a perdu le sommeil depuis trois semaines; même avant de quitter Suse, il refusait obstinément notre affreuse nourriture. Les fatigues d'un pareil voyage ne sont pas faites pour améliorer son état. Malgré une fièvre violente, il demeure à cheval pendant les étapes exécutées au commencement et à la fin de la nuit; mais au prix de quels efforts de volonté et de quelles souffrances! Il faut encore qu'il supporte les tortures de la soif!

Sliman, que nous rapatrions afin de lui conserver sa précieuse existence, avait été chargé de veiller sur le reste d'une outre arrachée aux muletiers; j'ai guetté cet aimable serviteur et me suis aperçue qu'il était impossible de placer plus mal ma confiance. Je ne m'en fie plus qu'à moi-même et conserve, suspendue à l'arçon de la selle, une gargoulette qui ne contient pas deux litres d'eau.

18 mai.—Les poulets et moutons portés à dos de mulet sont morts de chaleur et de soif; ils étaient bleus avant d'expirer. Nous marchons de puits saumâtre en ruisseau fangeux sans découvrir d'autre liquide qu'une boue chaude et corrompue. On ne saurait cuire le riz; mais il n'y a pas grand mérite à garder la diète quand on ne peut se désaltérer. Depuis notre départ des rives de la Kerkha, Marcel n'a mangé que trois œufs de dorrajds (francolins), trouvés par un tcharvadar auprès d'un ruisseau desséché.

Le convoi ne marche pas: il se traîne sans avancer. Le soleil et la soif nous dévorent; pas un être vivant ne se montre à nos regards. Qui reconnaîtrait notre fière caravane dans ces fantômes traversant le vestibule de l'enfer?

20 mai.—La dernière étape a duré quinze heures. Vaille que vaille, il fallait atteindre l'eau. Voilà le hor! Le hor est un marais engendré par les pluies d'hiver, que se chargent d'entretenir les crues estivales du Tigre et l'incurie de l'administration ottomane. Les chevaux, exténués, relèvent la tête; les mulets secouent leur charge comme s'ils voulaient se défaire des lourdes caisses qui les empêchent de prendre le galop; les muletiers, la face congestionnée, la peau luisante, les jambes gonflées, ont des ailes. Seuls les chameaux, qui se montraient au départ si débiles, n'accélèrent pas leur marche et conservent une allure solennelle.

On atteint le marais; bêtes et gens entrent à l'envi dans l'eau saumâtre, boivent, se baignent, boivent encore et semblent reprendre une vie prête à s'échapper.

Nous camperons ici. Les caisses, disposées les unes au-dessus des autres, nous abriteront du soleil, tandis qu'un des muletiers traversera le hor pour aller querir dans un village les bateaux nécessaires au transport des colis.