21 mai. Sur les belems.—Dieu soit loué! j'aperçois les feux d'Amarah. Après avoir vécu deux jours sur les rives du marais, exposés à l'intolérable réverbération du soleil, harcelés sans trêve par d'innombrables moustiques, nous avons fui cette terre d'élection des fièvres paludéennes. Attar, ses chameaux et ses mulets nous ont tiré leur révérence, et la caravane navale, composée de neuf belems, s'est enfoncée dans une forêt de ginériums et de roseaux, dédale aquatique dont les nomades seuls connaissent les détours. Les canots voguèrent quinze heures sur les vases pestilentielles du hor. A la nuit ils atteignirent un canal endigué où coule à pleins bords l'eau délicieuse du Tigre. Nos hommes, désormais satisfaits, déclarèrent qu'ils ne pouvaient haler ou gaffer plus longtemps. Quelques caisses sont transportées sur la berge, et nous nous mettons en devoir de préparer une installation sommaire. Sliman et le cuisinier prendront place à nos côtés; les bateliers dormiront dans les belems, près des bagages. A mon tour je suis dévorée par la fièvre. Vers onze heures passent trois Arabes armés de lances. Ils examinent le campement et se perdent dans la nuit. Puis j'entends des bruits lointains. Des masses confuses, de grandes ombres semblent sortir de terre et s'approchent au galop. Ce sont des buffles. Excités par leurs gardiens, ils chargent à une allure impétueuse; mais, arrivés devant les bagages, disposés comme un rempart protecteur, ils s'écartent et démasquent une trentaine d'Arabes à mines de forbans. Les nouveaux venus nous trouvent installés derrière les caisses, la carabine à la main. Notre contenance les surprend, ils reculent.

«Pourquoi ne dormez-vous pas? dit l'un d'eux.

—Pour mieux jouir de la fraîcheur de la nuit.

—Que tenez-vous à la main?

—Un fusil, des pistolets.

—Vos armes sont chargées?

—Pourquoi non?

—Et ces caisses, que contiennent-elles?

—Des pierres.

—Avez-vous de l'argent?