Et pourtant, nous bénissons l'arrivée de la saison hivernale! la plaine de Suse va se rassasier d'eau, les caravanes apporteront aux négociants de Bagdad indigo, laines et tapis. Notre délivrance approche. Anne, ma sœur Anne, interroge le chemin du télégraphe! Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? «Téhéran se tait.»

27 novembre.—Allah Kérim! la maison est pleine de Dizfoulis. Ils nous eussent lapidés l'année dernière: ils nous traitent aujourd'hui comme un quatuor de Messies. A peine la caravane persane entrait-elle au bazar, qu'on lui annonçait l'arrivée des Européens. Le tcharvadar bachy courait nous présenter ses devoirs, et bientôt il était suivi de tous les voyageurs.

C'est à qui s'intitulera le serviteur de Saheb et de Khanoum et voudra entrer à leur service sous n'importe quel prétexte, dans l'espoir de goûter le plus longtemps possible au pilau des Faranguis. Nous avons interrogé avec anxiété ces amis de fraîche date. Depuis quinze grands jours le bruit vague de notre prochain retour circule dans le bazar de Dizfoul: nomades et citadins emmanchent pelles et pioches demeurées inactives, et se tiennent prêts à reprendre les tranchées interrompues il y a six mois. La récolte a été mauvaise, le pain est horriblement cher (35 centimes les 7 kilogrammes): nous aurons autant d'ouvriers que nous en voudrons occuper.

Nos inquiétudes calmées, je m'informe de tous et de chacun. Mçaoud, placé sous la protection de Cheikh Taher, et commis à la garde du matériel de la mission, a bien employé ses vacances. Il possède aujourd'hui quatre femmes légitimes; Ali Achpaz, le cuisinier, promu aux suprêmes honneurs, assaisonne de ses cheveux les pilaus du naïeb el houkoumet; la maison de Suse a supporté, sans infortunes sensibles, la solitude et l'assaut des nomades. J'avais prédit que les Arabes incendieraient le toit, difficile à remplacer: ils se sont contentés de démolir des murs intérieurs, dans l'espoir bien légitime d'y trouver un trésor monnayé. Notre palais sera vivement réparé; des portes solides, d'épaisses murailles mettront les finances de la mission à l'abri d'une razzia. Bonne nouvelle pour des comptables dont les coffres-forts se confondent avec des caisses d'habits.

JEUNE DIZFOULIE.

Marcel s'est empressé de télégraphier ces nouvelles au docteur Tholozan et l'a prié de faire lever l'interdit mis par la légation, d'accord avec le gouvernement persan, sur notre expédition en Susiane. Les jours perdus sont si précieux! Un dernier retard quadruplerait les difficultés à vaincre pour atteindre le tombeau de Daniel. Dans un désert sans route, les voyages ne sont possibles que durant un laps de temps fort court. Depuis six mois les caravanes ne pouvaient, faute d'eau, circuler entre Dizfoul et Amarah: viennent des pluies abondantes et nous nous heurterons à des rivières hivernales infranchissables, à la terrible Kerkha, si large et si rapide. Je sais bien que la détresse des naufragés laisse souriants les puissants personnages que leur grandeur attache au rivage!

Admettons d'autre part que le Chah, sans autorité dans cette province éloignée, abandonne à leur étoile les envoyés d'une nation amie, et que notre vie soit l'enjeu de l'entreprise; encore vaudrait-il mieux la risquer d'une manière opportune. Nul n'est plus intéressé que nous dans cette question, et nul, je puis l'affirmer, ne la connaît mieux.

Si mon mari, en sa qualité de chef de mission, ne craignait d'assumer une trop lourde responsabilité; si, comme il y a quatre ans, nous venions seuls à Suse, nous camperions déjà sur les tumulus; la pioche retentissante et la pelle active auraient repris leur œuvre révélatrice.

28 novembre.—Les Dizfoulis sont prêts à bien accueillir la mission; la traversée du désert n'en reste pas moins une opération périlleuse. La plaine située entre le Tigre et la Kerkha est la patrie d'option de nomades intraitables. La caravane persane a dû, pour échapper au pillage, satisfaire les exigences des Beni-Laam. Marcel est fort préoccupé du sort de ses krans. A qui aurait-il recours si les Arabes, instruits du contenu de nos cantines, nous attaquaient en masse et s'emparaient du convoi? Faudrait-il demander justice au Commandeur des Croyants ou au Chahîn-Chah? L'un et l'autre sont bafoués en ce pays.