Soucieux de prévenir un événement dont les conséquences pourraient être si graves, mon mari s'est décidé à aller voir M'sban, chef suprême des Beni-Laam, campé non loin d'Amarah.

La nouvelle de nos bonnes relations avec ce grand personnage volera au-devant de nous et assurera à nos finances le respect qu'elles méritent.

30 novembre.—Montés sur les chevaux loués aux Dizfoulis, nous nous dirigeâmes vers les tentes de M'sban. Au delà du canal qui forme vers le nord la limite de la ville se présente une plaine inculte, où poussent, dès les premières pluies, des herbes rares que dessèchent en mars les précoces ardeurs du soleil. A l'extrême horizon, la chaîne des Bakhthyaris porte avec fierté sa virginale couronne de neiges; mais, dans l'immense contrée qui s'étend des rives du Tigre aux premiers soulèvements, l'œil le plus exercé ne saurait découvrir un arbre ou une habitation stable. Seule la ligne télégraphique contraste, par les pensées que sa présence éveille, avec la solitude de ce désert. De distance en distance, cinq ou six poteaux renversés sur le sol laissent traîner leurs isolateurs dans la poussière. Les communications entre Amarah et Hamadan se font d'autant mieux.

Ces accidents sont le fait des innombrables animaux promenés dans la plaine par les pâtres de M'sban; nous avons pu le constater. Un chameau vigoureux, devançant un troupeau de plus de cent bêtes, s'approche d'un poteau, frotte sa grosse épaule et son cou, peuplés de parasites, contre le bois desséché, et le secoue si bien qu'il l'abat. Au bruit des isolateurs se brisant sur le sol, l'animal prend peur; il veut fuir; il s'empêtre dans les fils, tire violemment pour se dégager, occasionne ainsi la chute d'une série de supports, et quand, tout affolé, il a reconquis la liberté, ses compagnons—les chameaux se suivent comme des moutons—accourent et commettent de nouveaux dégâts, malgré les efforts des gardiens, impuissants à modérer leur course.

Au pied de cette ligne, témoignage de la civilisation humaine élevée à son apogée, court un humble sentier; il est l'œuvre des animaux et des piétons, toujours en mouvement entre Amarah et Nahar Çaat, campement actuel de la tribu.

A deux heures de la ville le télégraphe et le sentier divorcent: l'un continue sa course en ligne droite, l'autre prend à gauche. Quelques traces de culture se montrent sous la forme de minces sillons, et bientôt apparaît, dressé sur un point culminant, un énorme campement symétriquement disposé, séparé en deux parties par un ancien canal desséché dont le lit sert de grand'route.

La tente du cheikh domine ses voisines; elle est entourée d'une enceinte rectangulaire formée d'épaisses broussailles et rappelle, dans de plus vastes proportions, la demeure de Kérim Khan. Le mobilier du cheikh n'est pas plus luxueux que «celui de mon cher oncle»: les richesses d'un nomade se mesurant à ses troupeaux, tout meuble, tout objet d'un transport difficile constitue une gêne, un embarras.

Lazem, fils aîné du cheikh, nous introduit sous la tente paternelle. Le sol, mal nivelé, se montre partout à découvert. Pauvres gens! ils ne peuvent même pas se procurer ces nattes que l'on trouve dans les maisons les plus misérables. Cependant un mauvais tapis est étendu dans l'angle le mieux abrité de l'air, souverain maître de céans. Sur ce tapis s'empilent des couvertures, d'énormes oreillers calant un grand vieillard à barbe blanche, au nez crochu, qui tousse, crache, souffle, se mouche du bout des doigts et lance, sans souci des voisins, les reliques de son nez et de sa bouche. La robe du cheikh, de M'sban en personne, est sale, déchirée, sordide, comme celle d'un gueux. Qui soupçonnerait sous ces haillons l'homme le plus riche de la contrée, le chef de la puissante tribu des Beni-Laam, l'arbitre qui du plissement de son large front fait trembler le valy de Bagdad et tous les cheikhs auxquels il impose des tributs? Depuis les territoires de Cheikh M'sel jusqu'à Ctésiphon, depuis le Tigre jusqu'aux montagnes des Bakhthyaris, M'sban est roi, roi redouté et chéri à la fois.

MENDIANTE D'AMARAH. (Voyez p. 217.)