Quelques fragments de taureaux de pierre, semblables à ceux de l'apadâna d'Artaxerxès, mais d'un module plus petit, une inscription bilingue gravée sur les deux faces d'une stèle de grès, les draperies d'une statue grecque de basse époque, quelques briques de terre cuite dont la tranche est couverte d'un texte cunéiforme archaïque, les fondations de murs puissants renforcés de tours circulaires, résument les découvertes de cinquante ouvriers occupés pendant deux mois. Nulle part on n'a rencontré un indice de nature à mettre sur la piste d'un monument. Les tranchées, profondes de quatre mètres, équivalent en ce point à des égratignures de chat. Peut-être la citadelle servit-elle de refuge aux habitants de Suse avant leur émigration vers Djundi-Chapour, Chouster et Dizfoul. Les maisons qui la couvrirent furent celles d'un peuple pauvre, malheureux, qui, de génération en génération, élevait murs de terre sur murs de terre et dissimulait sous un manteau de boue et de détritus, tous les jours épaissi, les souvenirs d'un passé glorieux.
Descendons jusqu'au tumulus nº 2, situé à l'est de la citadelle. Se détachant de sa masse presque rectangulaire, un grand éperon s'avance dans la place d'armes comprise entre les trois tumulus. L'axe de cet éperon enfile une dépression rectiligne qui aboutit à une profonde crevasse. Vus de la citadelle, éperon et dépression paraissent se succéder comme une grande avenue qui séparerait le plateau en deux parties égales. Une première porte donnait sans doute accès de la place d'armes dans l'avenue; une seconde, ouverte à l'extrémité de la dépression, faisait communiquer le palais et la ville. Les trouver toutes deux, suivre la route qui les reliait, rencontrer les entrées de palais desservis à droite et à gauche par cette voie, tel était le but primordial des fouilles entreprises sur le tumulus nº 2.
La première attaque fut dirigée sur l'angle nord de l'éperon. Les tranchées L s'ouvraient dans une terre propre, nette de ces scories rejetées par les villes populeuses, et si dure qu'il fallait la briser à la pioche.
Un beau matin on s'aperçut qu'on traversait des murs de terre crue, très épais, formés d'énormes briques régulièrement disposées. Les parements se distinguaient mal des débris amoncelés à leurs pieds; ils furent isolés et révélèrent l'existence d'ouvrages défensifs.
Déblayer ces ouvrages fut d'autant plus difficile que le mur de terre était criblé de puits verticaux, foncés partie dans le parement, partie dans les éboulis, et de caveaux funéraires où s'empilaient des urnes tantôt debout, tantôt couchées. Un mortier de glaise aussi dur que les matériaux du mur liait les urnes entre elles; souvent encore leur base pointue s'engageait dans une gaine de maçonnerie. La démolition de l'un de ces supports donna les fragments épars de personnages modelés sur la tranche de larges briques. Des ossements pulvérisés se mêlaient à la terre. Memento, homo, quia pulvis es, et in pulverem reverteris. Parfois une boule de pierre était posée sur l'embouchure du vase et préservait de la destruction finale un squelette bien conservé.
La position de ces cimetières et la rencontre de petites monnaies arsacides, destinées, j'imagine, à satisfaire un Caron asiatique, prouvaient d'une manière incontestable qu'au temps des Parthes les remparts étaient déjà ensevelis sous leurs propres débris, puisque les habitants disposaient de leurs flancs comme d'une nécropole.
Après avoir dégagé cette première ligne de fortifications et retrouvé sur l'autre face de l'éperon des murs similaires, M. Dieulafoy avait tracé la position probable de cette porte si bien défendue, et descendu une excavation jusqu'à six mètres de profondeur.
On rencontra des murs de terre crue d'une épaisseur formidable, puis un carrelage soigneusement établi; mais les chaleurs ardentes de l'été nous chassèrent de Suse avant que nous eussions obtenu un résultat décisif. D'ailleurs des tranchées creusées à pic, non blindées, très profondes,—vraies tranchées de Damoclès,—devenaient inhabitables. Bien que les surveillants n'eussent d'autre rôle que d'observer les mouvements du sol et de faire évacuer le chantier au premier symptôme alarmant, on avait dû, par deux fois, déterrer, demi-morts, des ouvriers plus audacieux ou moins ingambes que leurs camarades. Un jour, mon mari et ses deux jeunes collaborateurs furent, comme ils remontaient sur le talus, frôlés par la chute d'un bloc de terre cubant plus de vingt mètres. Cheminer en galeries souterraines était également impraticable. Sur nos trois cents ouvriers, quatre seulement consentaient à creuser de petits tunnels longs de deux ou trois mètres; encore ne cessaient-ils de trembler et de se lamenter que pour poser la pioche et s'endormir à l'abri des regards indiscrets. On ne saurait pousser plus avant ces recherches sans exécuter de larges déblais.
Une seconde fouille, F, avait été ouverte dans l'axe longitudinal du tumulus. Destinée à couper le chemin hypothétique qui réunissait la pointe de l'éperon à l'ouverture de la crevasse, elle se dirigeait vers une cuvette presque carrée, indice probable d'une vaste cour. Au delà de cette dépression, sollicitée sans succès par Loftus, un peu à l'est de l'axe du tumulus, furent exécutées les excavations H. Elles avaient pour objectif une hauteur voisine des rudes escarpements dressés à pic sur le marais.
Peut-être trouverait-on sous ce point culminant le donjon où se réfugiait le roi lorsqu'il ne jugeait pas opportun d'abandonner le palais et de s'enfermer dans la citadelle.