«Ne partez pas encore, nous dit notre hôte: voici un Arabe qui vient me proposer cent balles de café.» Le marché se traite devant moi, et pourtant il me serait difficile d'en suivre les péripéties. Les deux négociants réunissent leurs mains au-dessous d'un foulard épais, et, les yeux dans les yeux, entrent en communication. Les pressions exercées sur la première phalange indiquent les unités, sur la seconde et la troisième les dizaines et les centaines. Les gens d'Aden ont une telle habitude de ce langage muet, qu'une affaire importante, avec le marchandage qu'elle comporte, se conclut sans échange de paroles et à l'insu des curieux.
Comme à Steamer-Point, presque tout le commerce est entre les mains des parsis. Depuis de longues années déjà, nombre de négociants étaient venus camper dans la ville arabe. Mais, privés de prêtres et d'édifices religieux où ils pussent célébrer les cérémonies du culte, ils n'amenaient pas leur famille et, fortune faite, regagnaient les Indes. Le gouvernement anglais ne tarda pas à constater l'heureuse influence des guèbres sur la prospérité de la colonie, et autorisa les sectateurs d'Aouramazda à bâtir un pyrée et un dakhma (tour funéraire). Le feu sacré, solennellement apporté de Bombay, au grand mécontentement des musulmans, précéda les familles des négociants les plus riches et les mieux posés d'Aden.
Marcel veut donner à nos jeunes camarades le réjouissant spectacle du dakhma. Un mur d'enceinte enclôt un emplacement rectangulaire, aux extrémités duquel s'élèvent deux maisons blanches. L'une est le temple du feu, où les mobeds (prêtres) entrent seuls; l'autre comprend un salon ajouré par des portes-fenêtres. On nous introduit dans cette pièce, réservée aux fidèles. Elle est blanchie à la chaux, meublée d'une grande table entourée de sièges, et ornée de chromolithographies de souverains morts ou détrônés.
Le destour (chef des prêtres), un homme de haute taille, aux yeux noirs très fendus, à la barbe coupée en pointe, se présente. Comme ses ancêtres les mages, il est vêtu d'étoffes de lin. Autour de ses cheveux frisés s'enroule un turban de mousseline, plus blanc, s'il est possible, que ses vêtements. La conversation s'engage en persan et prend vite une tournure familière. Le mobed me montre les instruments du culte: bassin d'argent servant à triturer les brindilles de grenadier employées dans les sacrifices, pinces de même métal destinées à toucher le feu sacré, voile blanc qu'on attache devant la bouche du prêtre pour préserver la flamme divine de toute souillure. On apporte également les textes sacrés des Zoroastriens imprimés aux Indes: le Vendidad, compilation religieuse, le Vispêred, collection de litanies pour le sacrifice, et le Yasna, recueil d'hymnes écrites dans une langue plus ancienne que les deux premières parties de l'Avesta. Voici encore le «Petit Avesta», composé de courtes prières que les fidèles doivent prononcer à certains moments du jour, du mois, de l'année et en présence des différents éléments.
Puis un guide nous conduit jusqu'au dakhma, situé sur un piton. Un sentier très raide débouche auprès de la tour réservée à la sépulture des prêtres; à mesure qu'on s'élève, le panorama de la ville, blanche au milieu des rochers gris, apparaît plus saisissant. Avant d'atteindre le sommet du pic, on abandonne le sentier pour gravir des degrés taillés dans la pierre et l'on arrive enfin devant la porte d'une enceinte circulaire. Pas de clef à la serrure; un premier gamin fait la courte échelle; un second, s'aidant des aspérités du mur, franchit la clôture, pousse le verrou et nous introduit dans la place. Un porche rustique où les morts font antichambre précède la tour du Silence, dont la porte, celle-ci inviolable, dissimule aux yeux des profanes les tristes débris qu'elle conserve.
De nombreux corbeaux interrompent leur ronde macabre et s'éloignent en poussant des cris de colère. Le dakhma possède depuis peu de jours un nouveau locataire: à défaut des corbeaux, une odeur nauséabonde décèlerait le cadavre.
Les guèbres ne sont pas arrivés sans difficulté à pratiquer leurs rites funéraires. Les musulmans protestent, non sans raison, contre les émanations intolérables qui se dégagent du dakhma et, plus encore, contre les souillures auxquelles les expose ce cimetière en plein vent. Rarement conviés à un régal de chair humaine, les oiseaux de proie se livrent de véritables combats sur les corps et parfois laissent tomber les lambeaux de chair ou les ossements emportés à tire-d'aile. Un grillage recouvre la tour; mais, comme la précipitation avec laquelle un cadavre est dévoré témoigne du bon accueil qu'Aouramazda fait à l'âme du défunt, les règlements de police doivent souvent être violés. Laissons aux goules emplumées le soin de préserver de toute souillure la terre, l'eau ou le feu.
En sortant du temple guèbre, nous prenons la direction des citernes, pièce de résistance offerte à la curiosité des voyageurs par les cochers de Steamer-Point.
Les bassins, situés au fond d'une immense anfractuosité, non loin de la brisure où passe la route, sont l'œuvre des Portugais. Leurs ingénieurs mirent à profit les saillants des deux parois rocheuses, bâtirent des barrages et créèrent ainsi de vastes réservoirs destinés à emmagasiner l'eau de pluie que consomme la ville. Après la conquête, les Anglais n'eurent garde de laisser dégrader ces ouvrages; les bassins furent multipliés, cimentés, et s'étagèrent les uns au-dessus des autres dans les moindres replis de la ravine.
Les tons rougeâtres des rocs dénudés, l'aspect sauvage de la faille, rendent plus doux aux regards les figuiers, les banians aux larges feuilles, aux racines adventives et les arbrisseaux délicats venus dans les fentes de la montagne. Près des bassins croit l'arbre à gousse, le salas; plus loin, fleurissent les gueules de l'ingal aux longues étamines jaunes, et les grappes violettes du golm et du bendi. Nichés au milieu des rochers, entourés d'eau et de verdure, gazouillent des oiseaux, roucoulent des tourterelles et voltigent des papillons si nombreux, que la flore et la faune du pays semblent vivre tout entières au fond de cette gorge étroite. Aimable fête qu'une promenade dans ce paradis. Combien cette verdure repose les voyageurs dont les regards n'ont rencontré depuis près d'un mois que les ronces d'Obock et le jardin de l'hôtel de l'Univers!