Reprenons le chemin de Steamer-Point. Un tunnel percé récemment débouche sur un cirque naturel. L'esplanade, transformée en champ de manœuvres, est entourée de casernes à l'usage des artilleurs cipayes. Comme dans celles d'Aden, le panka, agité par des nègres, se meut nuit et jour, éloigne les moustiques et entretient une température qui permet de dormir pendant les plus chaudes nuits d'été.

9 janvier.—Je m'acclimate. Le matin et le soir amènent sous la véranda construite devant nos chambres des passants d'aspect bien divers. Dès l'aurore, apparaissent les ménagères somalies, les pêcheurs de requins se pressant, courant et portant des poissons attachés par paquets de poids égaux aux extrémités d'une barre flexible; puis débouchent, graves et solennels, des chameaux chargés de broussailles; une heure plus tard, les charrettes à bœufs distribuent l'eau potable envoyée de la distillerie à chaque maison européenne ou celle des citernes destinée aux lavages. Ces groupes matineux sont suivis de rapides équipages qui amènent d'Aden à leurs comptoirs de Steamer-Point les négociants zoroastriens. De la place, des barbiers banians en quête de cheveux à couper guettent les étrangers assis sous les vérandas des hôtels et s'efforcent d'attirer leur attention en projetant, à l'aide du miroir professionnel, un rayon de soleil sur la victime de leur choix; ces figaros sont si habiles, qu'ils trouveraient moyen de raser ma propre barbe.

A dix heures et demie sonne la cloche du déjeuner. Puis le calme se fait, les fenêtres se ferment, et aucun bruit importun ne vient troubler la sieste. Chut!... la ville dort. Deux heures avant le coucher du soleil, un coup de canon retentit, suivi de bruyantes détonations. On met le feu aux mines que les officiers du Royal Engineer font journellement forer pour installer des batteries nouvelles. Steamer-Point se réveille. Arabes et Somalis descendent des chantiers; les uns prennent le chemin d'Aden ou de Malla, les autres se dirigent vers le bazar des bouchers et des marchands de comestibles.

La chaleur tombe; le high-life se montre dans de beaux équipages et circule sur la route poudreuse qui longe la mer, passe devant le temple protestant, l'église catholique, le sémaphore et le bureau télégraphique situé à cinq kilomètres du port. Voici le moment où triomphent les mirobolants panaches des plus élégantes ladys et les chevaux des officiers les mieux montés. A six heures chacun rentre au logis et y demeure. Seuls les étrangers ou les militaires se rendent dans un café-concert dont les murs bleus, l'orchestre discordant et les demoiselles badigeonnées affoleraient les mélomanes les plus affamés de musique.

MÉNAGÈRE SOMALIE.

Une fois la semaine, le canon du sémaphore annonce, par trois ou deux coups, l'arrivée d'un bâtiment de la compagnie Péninsulaire Orientale ou des Messageries françaises. Fût-ce l'heure sacrée de la sieste, la ville s'émeut à ce bruit. Les cochers endormis dans leur voiture se dressent en sursaut et courent vers le débarcadère; les hôteliers gourmandent leur chef, préparent des glaces et des sorbets; les boutiquiers ouvrent leurs comptoirs. Bientôt arrivent des troupeaux de voyageurs, heureux de fouler un sol immobile. Les uns s'empilent dans des voitures et courent vers les citernes d'Aden; les autres envahissent les magasins des parsis; le plus grand nombre s'attablent devant les cafés et achètent, en buvant du champagne détestable, des plumes d'autruche offertes par des juifs, des casse-têtes ou des bracelets d'argent ayant plus ou moins appartenu au roi Ménélick. Quand s'est écoulé le délai accordé aux passagers, chacun retourne à bord, pliant sous le poids d'acquisitions hétéroclites.

11 janvier.—Le Huzara mouillait hier soir en rade de Steamer-Point. Nous avions une telle crainte de manquer le départ, qu'une heure après l'arrivée du paquebot la mission était embarquée.

Le commandant et les officiers sont Anglais; la barre passe des mains des Indiens dans celles de matelots américains, allemands ou suédois; le charpentier a vu le jour sur les rives du Peï-ho; des Portugais de Goa, fortement mâtinés d'asiatique, sont chargés du service.

On parle à bord toutes les langues, mais on les parle peu, car état-major et passagers ne cessent de manger: