—Je préfère des chameaux et des mulets à tous les bijoux du monde, ai-je repris en riant.

—J'ai aussi des cachemires de Kirman.... Mais je vous contrarie.... Ne m'en veuillez pas: les usages varient avec les pays.»

Il n'eût pas été indiscret d'accepter les cadeaux du Khan: le brillant arrivait d'Ispahan, le cheval venait d'être réquisitionné chez Cheikh Ali. L'un et l'autre pouvaient être assimilés à ces tabatières princières offertes jadis aux négociateurs de traités délicats. Nous les avons refusés, d'abord parce qu'il est infiniment gênant de recevoir de la main droite quand on n'a rien à rendre dans la main gauche, et aussi pour garder nos coudées franches et n'être tenus par aucun lien. L'ennemi d'hier est devenu l'ami d'aujourd'hui, peut-on savoir ce qu'il sera demain?

6 mars.—M. Houssay nous fait bien défaut. C'est à moi qu'est échue sa clientèle médicale.

Ce matin on m'amena une sourde-muette. La mère traita durement ma religion, parce que je refusai de rendre la parole à sa fille. Puis ce furent les parents d'un homme mordu par un chacal enragé; ceux-ci avaient des prétentions autrement exorbitantes. Le sorcier a dit: «Khanoum porte au doigt un talisman précieux; quiconque mâche cet anneau en effleurant la peau du doigt est guéri de toute maladie, fût-elle mortelle. Obtenez que la dame faranguie vienne dans la tribu ou conduisez le patient à Suse.» Je voudrais céder mes malades! Si je les passais à Mçaoud? Il a d'assez nombreuses épouses pour être pleuré avec solennité!

Outre la médecine, l'administration du ménage m'a été dévolue. Sept francs un petit panier d'oignons! Je ne m'étonne plus que les policiers du Khan aient volé à Mahmoud une somme de six cents francs.

Pauvre Mahmoud! quand nous le prîmes à notre service, il gardait constamment son aba, parce qu'il n'avait ni robe ni chemise; aujourd'hui il est nippé comme un seigneur, prend des airs de satrape, traite avec un air superbe les vulgaires laveurs de vaisselle et les égorgeurs de poulets. Six cents krans! il n'y a pas de dignité à laquelle on ne puisse prétendre, de fonctions publiques que l'on n'ose briguer avec un pareil capital! Ce fut l'histoire de Perrette et du pot au lait. Devenu riche, notre cuisinier manqua de respect à M. Houssay, dut rendre son tablier et se retira au Gabr pour implorer Daniel avant de s'élancer dans le monde. Le Khan arriva; Mahmoud reçut les ferrachs avec magnificence, leur demanda protection auprès de Mozaffer el Molk, et fit entendre qu'il avait les moyens de témoigner sa reconnaissance. Le lendemain le pot au lait était renversé: la cachette violée et vidée. L'insolent désirait rentrer en grâce; on ne pouvait le reprendre pendant l'absence de M. Houssay, mais on le regrette.

«Pauvre Mahmoud, qui durant notre voyage chez les Bakhtyaris nous fit manger soixante poulets frits en trente jours!» disait M. Babin.

Pauvre Mahmoud, à qui j'appris si péniblement qu'il faut laver ses mains au moins une fois par jour et ne point... souffler dans les timbales pour les faire briller!

Il s'agissait de choisir un cuisinier; les ouvriers, assemblés, ont nommé l'un d'entre eux. Fier du suffrage de ses camarades, l'élu a pris possession de la triomphante officine de roseaux.