«Khanoum, soupire le petit palefrenier, les gens de Cheikh Ali m'ont volé mes chaussures. Me voilà pieds nus.
—Il n'y paraît pas.
—Je ne pouvais quitter la tribu sans guivehs; en prenant ceux-ci, je ne me suis pas aperçu qu'ils étaient plus usés que les miens.»
23 mars.—Suse s'anime. Le seïd tcharvadar, un peu honteux de son incartade, est revenu nous offrir ses services. Il était accompagné d'un muletier nommé Baker, qui propose des bêtes de somme pour le transport des caisses légères.
18 mars.—Le palais est entièrement déblayé, la frise des Immortels emballée depuis longtemps, le tracé de la fortification relevé sur les deux tiers du pourtour. Notre bourse contient, comme dernière ressource, quelques centaines de krans notoirement faux ou falsifiés; une nouvelle dépêche de Téhéran nous enjoint de quitter Suse. Cette même lettre annonce qu'un croiseur d'escadre, le Sané, vient rapatrier la mission. D'autre part, les mulets blessés ou fourbus sont condamnés au repos. Dans ces conditions déplorables le chapiteau n'atteindra pas Ahwaz avant trois mois. Trois mois! Et il reste quinze jours de vivres! Des observations de M. Houssay, de l'avis unanime des muletiers, sont nées les résolutions suivantes: Marcel et moi accompagnerons jusqu'à la côte les Immortels et les Lions, c'est-à-dire tous les colis dont le poids ne dépasse pas soixante-quinze kilos. Arrivé à Bassorah, le chef de la mission se mettra en communication avec le commandant du Sané, et contractera un emprunt indispensable pour achever les transports. Puis il louera des bateaux et les escortera jusqu'à Kalehè-Bender, où MM. Babin et Houssay vont, à tour de rôle, conduire les fragments de taureau qui restent encore sur les tumulus.
Nous revenons au projet de Cheikh Ali.
26 mars.—Le sort en est jeté! un convoi de quatre charrettes, sous la garde de M. Babin, se dirige sur Kalehè-Bender. Quoi qu'il advienne, nous remonterons l'Ab-Dizfoul, de si mauvais renom.
Nouveau courrier de Téhéran. La légation informe Marcel qu'elle a consulté le quai d'Orsay. L'ordre de soutenir la mission jusqu'à sa sortie du territoire persan ne s'est pas fait attendre. C'est vraiment bien d'avoir sollicité cette autorisation! Qui nous protégea jamais dans ce pays perdu? Qui défendit nos convois contre les nomades? Qui vainquit la résistance des uns et la passivité des autres, et les saisons, et le fanatisme? Qui donc, surtout, s'est fait céder la moitié des inestimables trésors dévolus à la Perse par les firmans de concession? Allah! rien désormais ne me paraîtra difficile.
29 mars.—Mulets et chameaux sont chargés, prêts à partir. Dans une heure nous quitterons Suse, heureux, triomphants, maîtres des dépouilles opimes des siècles évanouis.