20 mars.—La fête avait attiré nos ouvriers à la ville. Libres de tout souci, nous prîmes la direction du campement de Cheikh Ali, distant de quelque trente kilomètres. Même à Suse on est forcé de rendre des visites. La plaine s'étendait déserte, abandonnée; nous ne vîmes homme ou bête qui vive avant d'atteindre les tentes noires des Arabes. Au milieu d'elles se détachait un pavillon de toile blanche. Il était habité par des garnisaires qui vivront aux dépens de la tribu jusqu'au solde de l'impôt.
Quelle longue mine avait notre hôte!
Jadis il payait une contribution de douze mille krans; il est taxé à cinquante mille aujourd'hui.
La misère désole l'Arabistan; jamais on ne vit détresse pareille. La récolte, fort mauvaise, ne suffira pas à l'alimentation de la tribu; une épizootie a décimé les chevaux; les poulains sont si chétifs, que les collecteurs ne les acceptent qu'à titre de cadeau.
Seuls le beurre et la laine ont été abondants; mais les Juifs, instruits de la gêne des nomades, se montrent intraitables.
Les vassaux de Cheikh Ali, tristes, mornes, vêtus de robes en lambeaux, étaient assemblés. L'un deux se plaignit amèrement. Empoigné par les garnisaires aidés des fils du cheikh, il fut conduit sous la tente blanche.
Malheureuses gens!
Que le roi ou les princes ne viennent-ils ici sans ces escortes innombrables qui dévastent le pays mieux qu'une pluie de sauterelles! Ils verraient une des contrées les plus fertiles du monde se changer en un triste désert, où ne vivront bientôt que des fauves et des reptiles.
Le retour me parut long et pénible. Le ciel était lourd, orageux; les réverbérations tremblantes qui s'élevaient du sol aveuglaient, étouffaient. Le thermomètre m'a donné l'explication du malaise que j'avais ressenti: il marquait cinquante degrés centigrades.
Un épisode du voyage.