1er avril.—La caravane passa le Chaour à Bendè-Cheikh. Les caisses furent amenées sur la rive droite sans accident notoire. A droite, j'aperçus la tribu stationnaire de Seïd Ahmed, installée devant Kalehè-Bender; plus bas un imam-zadé où se rendent les gens mordus par les chacals enragés.
J'ai pu noter quelques strophes de la chanson qu'improvisent la nuit les veilleurs du campement:
«Quand j'étais jeune, je n'avais pas de souci; je ne savais pas s'il existait des soucis ou si mon cœur les ignorait.
«Si les Faranguis, qui ne volent pas, qui ne battent pas, venaient à Suse, les nomades bâtiraient des maisons autour de leur palais, et le pays serait prospère.
«Si les Faranguis, qui ne volent pas, qui ne battent pas, venaient à Suse, on cultiverait la terre, on aurait à profusion gerbes d'or, cavales, buffles et moutons. Nul ne s'en emparerait, et le peuple vivrait heureux.
«Quand un homme possède quatre krans, le gouverneur lui dit: «Donne-moi cinq krans.» Et le malheureux, sans force ni courage, meurt de faim.
«Si le roi s'asseyait au feu des tcharvadars, je lui dirais: «Sultan, Allah te demandera compte des crimes commis sous ton règne. Ton sommeil est donc bien lourd, que les plaintes de tes esclaves ne parviennent pas à te réveiller!»
2 avril.—Les Khassérés dont nous traversons aujourd'hui les campements descendent tous du Prophète; tous sont voleurs de profession. Yacoub, interrogé avec insistance sur le contenu de nos caisses, répond aux indiscrets: «Nous portons des fusils destinés à l'armée du Chah Zadé. Chut!... secret d'État.»
3 avril.—Au bord du Chaour.—Une tribu établie sur l'autre rive traverse le cours d'eau à la nage, afin de nous examiner de plus près.
Les hommes se précipitent, puis viennent les femmes, soutenant des grappes d'enfants nus. Ils sont deux cents, serrés autour de nous. «Jamais, disent-ils, nous n'avions vu des gens si blancs et si bien vêtus!» (La peau et les habits de Suse!)