—Tu les connais tous.

—Le jour, pas la nuit. Distinguerais-je seulement mon père de ma mère? D'ailleurs nous passerons la nuit à travailler.»

Il s'agit de remplacer la paille qui rembourre les bâts par des tissus sujets à ces innombrables droits de péage que réclament tous les petits cheikhs arabes. Afin de ne point blesser les animaux, l'opération doit être faite le plus près possible de Djéria.

Nous sommes campés au pied d'un soulèvement schisteux. La plaine est déserte, abandonnée, sans végétation, rougie par le soleil, qui pénètre à l'horizon dans son palais de pourpre.

Un point se meut au loin, puis dix, vingt. Nous cessons de les compter et courons vers le campement. Les animaux sont ramenés derrière les caisses. Marcel et moi accumulons des munitions à portée de la main. Plus de soixante nomades, piétons et cavaliers, s'avancent rapidement. Ce sont des hommes, des femmes, plus terribles que leurs maris, si j'en crois les histoires horribles que racontent la nuit les muletiers de garde.

«Voici la mort! gémissent nos gens; ce sont les Ansariehs! Ouvrez le feu! Saheb, Khanoum, tirez sur ces chiens maudits! Ils vont nous charger! Tirez, tirez donc! Dieu l'a voulu, nous serons mangés ici par les oiseaux de proie!»

Deux coups de carabine.

C'est un signal bien connu. Dans le désert, il signifie: «N'approchez pas.»

Baker s'avance en plénipotentiaire. Il fait encore assez jour pour qu'il puisse distinguer son père de sa mère. On parlemente. Il revient sur ses pas. «Saheb, le cheikh désire vous entretenir. N'oubliez pas de le prévenir que douze Faranguis dorment sous la tente.»

Nous avançons. Les nomades font mine de venir à notre rencontre, mais un geste énergique les arrête. L'un souhaite un remède pour ses yeux malades, l'autre veut un talisman capable de lui attirer la bienveillance d'une jeune fille, un troisième demande dans quelle tribu se cachent deux buffles qu'on lui vola la semaine dernière.