Je ne me fais pas d'illusion: on nous traite en fils du diable. Nous devons à cette filiation bien établie de traverser à deux un pareil pays.

Les lueurs crépusculaires se fondaient dans la nuit. Baker tire un pan de ma veste. «Venez un instant, je désire vous parler... Ne vous éloignez pas de nous. Ces Arabes sont des traîtres; rien ne me dit qu'ils ne vont pas vous entourer et vous tuer. Saheb mort, qui défendra les mulets, si vous n'êtes pas là?» Cependant la nuit devenait noire; Marcel engagea les Arabes à se retirer et à nous laisser rejoindre nos douze camarades endormis sous la tente. La troupe s'est éloignée de mauvaise grâce, après avoir reçu du sulfate de fer, de l'hyposulfite de soude et un talisman matrimonial orné de mon paraphe.

10 avril.—Le lendemain de notre entrevue avec les amis intimes de Baker, nous atteignîmes les terres de Cheikh M'sel et le village de Djéria, bâti au bord du Karoun. Cette fois nous étions bien sauvés. Un grand kachti (bateau à voile) fut loué et chargé; nous prîmes possession d'un château ventilé, élevé à l'arrière de la nef; on largua les amarres, et le courant, très rapide, entraîna le bateau. Quand le vent est favorable, on met la voile et nous volons. Les palmiers de Mohammerah apparaissent à l'horizon; mais je serais aussi empêchée de parler du paysage que je le fus il y a quatre ans, lorsque je descendis le Karoun pour la première fois: je dors sans désemparer. Le voyage entre Suse et Djéria a été si pénible, si dangereux!

Chevaucher dix heures par jour sous un soleil implacable, recevoir ou tirer des coups de feu du matin au soir et du soir au matin, monter la garde du crépuscule jusqu'à l'aube, et n'être que deux!

12 avril.—Bassorah.—Arrivés à Mohammerah, nous partîmes pour Felieh. Marcel conta ses embarras à Cheikh M'sel; celui-ci fit assembler les bateliers du pays. Tous refusèrent de remonter jusqu'à Kalehè-Bender. Cependant un patron déclara qu'il tenterait l'entreprise contre une rémunération de quatre mille francs par belem—il en fallait six:—encore ne répondait-il pas d'arriver à destination. Le cheikh nous conseilla de faire une tentative auprès des bateliers turcs, plus nombreux et plus audacieux que ceux de Mohammerah.

Sept heures plus tard, nous atteignions Bassorah. Nous voici installés au vice-consulat de France, abandonné depuis plusieurs mois par son locataire. La garde de la maison est confiée à un pauvre diable de concierge miné par la fièvre. Un négociant autrichien, dont l'habitation est contiguë, m'a fait offrir des meubles, qui lui sont inutiles, assure-t-il. J'ai remercié: il y a bel âge que ces superfluités ont cessé de m'être nécessaires. On est si heureux de manquer de tout pour n'avoir à s'occuper de rien.

La chancellerie est actuellement dirigée par un négociant italien. Cet agent apporte de mauvaises nouvelles: le Sané n'ose franchir la barre de Fau; il reste à Bouchyr. Plus d'espoir d'être secourus et aidés; nous voilà donc encore et toujours livrés à nos propres forces. La fatalité semble poursuivre les courriers de la mission: l'un, parti de Suse, aurait succombé à une blessure dont il était l'auteur involontaire; l'autre, expédié de Bassorah, et porteur de deux télégrammes, revint avant-hier, déclarant que jamais on ne le reprendrait sur le chemin de Daniel. Une entrevue avec le lion, son épaule déchirée à la suite de ce colloque, un bain de plusieurs heures dans le Karoun, où le fauve ne l'a point suivi, l'ont confirmé dans cette détermination.

Les dépêches, trempées dans le fleuve, étaient devenues illisibles. Comme je me désolais de ne pouvoir déchiffrer leur contenu, l'agent du consulat m'a calmée:

«Madame, soyez sans inquiétude: ces deux télégrammes ne contenaient rien de fâcheux. Dans l'un, signé Hachette, on vous réclamait un manuscrit; l'autre annonçait l'arrivée du Sané

Bravo! le secret de la correspondance télégraphique est bien gardé à Bassorah.