15 avril.—Grand vacarme cette nuit dans la rue qui longe le Consulat. Des coups de feu retentissent.
LES BORDS DU KAROUN.
Il s'agit de matelots anglais sur lesquels le poste a déchargé ses armes. Ni mort ni blessé: Bacchus protège les ivrognes. La ville est sous l'empire d'une terreur folle. Depuis que le sultan a défendu d'appliquer la peine de mort, les vols et les assassinats se multiplient dans des proportions effrayantes. La population paisible est la proie de brigands organisés en société, société si prévoyante, qu'elle possède une caisse de secours pour acheter l'élargissement des membres compromis. Aussi bien n'ose-t-on s'aventurer dans les rues après le coucher du soleil, et encore n'est-on pas en sécurité chez soi. Les négociants, ne pouvant se fier aux agents de police, affiliés à la bande, louent des veilleurs de nuit et transforment leur maison en corps de garde. La semaine dernière les bandits dévalisèrent la maison d'un Juif, à qui ils ne laissèrent comme fiche de consolation que deux de ses femmes: les plus vieilles. Avant-hier ils s'introduisirent chez un riche Arménien, M. Asfar.
Cinq personnes furent égorgées comme entrée de jeu. Les cris d'une fillette de six ans, qui s'était jetée sur le corps sanglant de sa mère, donnèrent l'éveil. Les coupables s'enfuirent, poursuivis par les balles des gardiens postés sur les terrasses. On entendit des gémissements, des cris déchirants. Le jour vint. Au pied du mur de clôture qui limite le jardin gisaient deux cadavres sans tête; les voleurs avaient sacrifié ceux des blessés qui ne pouvaient les suivre, et laissé sur le terrain des corps incapables de compromettre les survivants.
Douze personnes ont été mises en état d'arrestation; la tirelire de prévoyance est bien garnie, les prisonniers ne moisiront pas sous les verrous.
21 avril.—Sur le Karoun.—Le lendemain de notre arrivée à Bassorah, les bateliers furent assemblés par l'agent consulaire. Le refus de remonter l'Ab-Dizfoul ne se fit pas attendre. Le soir même, nous contractions un emprunt, changions en monnaie persane notre réserve personnelle et repartions pour Felieh, désolés, mettant notre unique confiance en Cheikh M'sel. Lorsqu'il comprit que tout espoir de nous entendre à l'amiable avec des bateliers était perdu, le cheikh fit appeler le chef de sa marine, un noir superbe:
«Arme six belems, désigne pour les conduire vingt-quatre nègres, vigoureux et de bon courage. Chaque bateau sera rempli de dattes et de riz. En outre, tu donneras à l'équipage l'autorisation de requérir sur mes terres les moutons nécessaires à leur nourriture. Tes hommes doivent remonter le Karoun, entrer dans l'Ab-Dizfoul et arriver jusqu'à Kalehè-Bender, où sont les caisses des Faranguis. Tous seront ici demain matin; Saheb leur comptera la moitié de la location, que je fixe à trois cents francs par belem. J'ai dit.»
Comme le cheikh l'avait ordonné, vingt-quatre nègres d'une force herculéenne venaient au rendez-vous. Ils prenaient les fonds et baisaient les mains de leur maître.
«Qu'il soit fait comme j'ai ordonné.