Je retrouve mes souvenirs trois jours plus tard, dans la maison du cheikh.
J'étais très malade, Marcel se désolait, mais les bateaux approchaient de Kalehè-Bender.
Un matin on annonça l'apparition de M. Babin, de l'autre côté de la rivière. Le surlendemain, les six belems portant les taureaux; M. Houssay et Jean-Marie arrivaient à leur tour. La dysenterie, la fièvre, l'insolation avaient exercé leurs terribles ravages sur nos compagnons d'infortune; en quinze jours ils avaient vieilli de dix ans, et pourtant, malgré tous leurs efforts, une volute du chapiteau était demeurée en arrière. Obtenir que les bateliers revinssent sur leurs pas fut impossible. De ces nègres beaux, superbes, il restait des êtres maigres, hâves, la peau déchirée par les buissons des rives entre lesquelles gémit le cours d'eau impétueux.
Depuis Ahwaz la flottille avait mis huit jours pour remonter à travers des tourbillons et des rapides un torrent descendu en vingt heures. J'avais repris courage; je proposai à Marcel de nous mettre à la recherche du seïd tcharvadar qui s'était enfui, et d'aller tous deux conquérir la volute; on se rit de moi.
Il était dit que nous devions réussir jusqu'au bout dans notre entreprise. Mozaffer el Molk, obligé de quitter Dizfoul et Chouster en pleine révolte, s'était dirigé sur Ahwaz, dans l'intention de passer chez Cheikh M'sel les quelques jours de vacances que lui procuraient ses administrés. Celui-ci nous eût même donné son navire à vapeur pour remonter jusqu'au barrage, s'il n'eût craint de le voir revenir bondé de visiteurs que, «par sa barbe!» il ne voulait pas recevoir.
L'ORDOU (L'ESCORTE DU GOUVERNEUR). (Voyez p. 353.)
Le Khan traînait ses canons. Marcel alla le trouver et lui demanda chevaux et artilleurs. Il consentit à les prêter sous la réserve que M. Babin accompagnerait ses hommes, et qu'au retour, prolonge, charrettes, harnais, plumes, papiers, crayons et meubles inutiles lui seraient abandonnés. Marché conclu.
Dix jours plus tard, le Sané, que nous étions allés querir en rade de Bouchyr, venait s'embosser devant la barre de Fau et recevait dans ses flancs les trois cent vingt-sept caisses et les quarante-cinq tonnes de bagages dont le transport nous avait coûté tant de peines.
Un incident diplomatique, suscité à la dernière heure, faillit entraver le transbordement; l'attitude loyale de Cheikh M'sel, qui rentrait triomphant à Felieh, l'énergie des officiers et des matelots français, déjouèrent les embûches dressées sous nos pas.