22 avril.—La remonte du Karoun est horrible! On doit haler les bateaux ou avancer à la gaffe quand la végétation des rives devient buissonneuse. Aucun abri contre un soleil intolérable; des réverbérations éclatantes, des moustiques voraces, des mouches serrées en légions si nombreuses, qu'habits, casques et figures sont noir de jais. Nous souffrons cruellement. Les journées se passent sans que nous échangions une parole. Parler serait gémir, mieux vaut se taire.

Il me semble par moments être coiffée d'une calotte de fer rouge. L'enfer est vide et tous les diables sont ici. Les maxima journaliers du thermomètre suspendu au mât varient entre 59 et 67 degrés centigrades. A Paris, entouré du bien-être que donne une civilisation raffinée, on gémit, on étouffe, on meurt, par des températures moitié moins chaudes.

Au coucher du soleil le belem s'arrête, car nos hommes, par crainte des lions, ne veulent pas marcher la nuit, et l'on respire pendant quelques heures. Les bateliers profitent de ce repos pour tuer un mouton, le dépecer et le cuire. Faute de manger la bête à moitié vivante, ils risqueraient de se régaler de viande pourrie. Ahwaz approche, nous l'atteindrons dans deux jours.

26 mai.—Tous en vie! sous pavillon français! à bord du Sané!

A quoi tient-il que je ne reprenne le chemin de France sous la forme d'un colis plus léger et moins précieux que les autres? C'était écrit!

Avant d'atteindre Ahwaz, le Karoun décrit une grande boucle. Une demi-étape sépare le barrage d'un village situé en aval du coude, tandis que les mariniers doivent encore haler deux jours pour atteindre la digue. Il nous sembla qu'abandonner le belem, c'était fuir une fournaise. Des chevaux furent loués; nous partîmes.

La terre miroitait, éblouissante de blancheur, telle qu'une nappe de craie; des colonnes d'air chaud montaient à nos visages, plus suffocantes que les rayons du soleil lui-même. Des mouches suivaient la caravane, bourdonnantes comme autour de cadavres en putréfaction, ou s'abattaient sur nous aussi serrées que les anneaux d'une cotte de mailles. Les chevaux marchaient lentement, les hommes étaient sans voix, sans force pour les exciter.

Soudain, je me sens frappée à la nuque. La douleur s'élève vite derrière les oreilles; un sang décoloré coule de mon nez et arrose la selle.

La sensation de la mort m'est venue nette, sans autre angoisse qu'une horrible douleur de tête: «Je vais mourir!» ai-je dit à Marcel.

On m'étendit sur le sol, où j'étais tombée comme une masse; des manteaux et des selles on forma un abri quelconque. La nuit venue, mon mari me chargea sur un cheval, et la petite caravane gagna Ahwaz.