Après avoir reçu sans dommage les bordées des Arabes, les toupchis (canonniers) royaux jugèrent qu'ils devaient riposter: il y allait de leur dignité. Leurs quatre pièces firent beaucoup de bruit et peu de mal. Les officiers avaient déjà déclaré qu'après une journée si bien remplie il était grand temps de se reposer, quand un maçon suédois, promu récemment médecin principal des armées persanes, réunit dix soldats et leur promit cinq tomans (cinquante francs), la première moitié payable d'avance, la deuxième après l'exécution de son projet, s'ils parvenaient à occuper une petite éminence voisine des murs. Ces héros, à cinq francs pièce, s'élancent et atteignent le but sans blessure. L'impulsion est donnée. L'enthousiasme devient général. Craignant une attaque sérieuse et ne doutant pas que l'ennemi, maître des hauteurs qui commandent la ville, n'y traînât ses canons, les Arabes désertent les remparts. Soldats et officiers persans, de paisibles agneaux se métamorphosant en lions, déposent leurs armes, escaladent les murailles hautes de six mètres, les franchissent et ouvrent les portes aux moins agiles.

La guerre cependant ne devait pas se terminer sans effusion de sang.

Les Arabes s'étaient réfugiés partie dans la citadelle, partie sur les bateaux demeurés en rade. Vers le soir, des soldats d'Hamadan vinrent innocemment sur la plage respirer la brise de mer. Terrifiés à leur aspect, les Arabes qui n'avaient pu s'embarquer se jetèrent à la nage et tentèrent de rejoindre les belems. Les Persans retournèrent au camp, ramenèrent un canon de douze et le pointèrent sur les fuyards. Ils mettaient le feu à la pièce quand une salve à mitraille, tirée de la citadelle, abattit un capitaine, un lieutenant, vingt-huit hommes et quatre chevaux. Il aurait poussé à nos héros des ailes de perdreaux ou des jambes de lièvres qu'ils ne se seraient pas enfuis plus vite. Cependant les troupes royales rétablirent le combat. Trois jours durant, elles bombardèrent la citadelle et ajoutèrent une page nouvelle à l'épopée nationale en emportant l'ouvrage veuf de ses défenseurs.

Le coffre-fort du chah prit une part active et directe à ce succès; les généraux, au lieu de courtiser l'éloquence guerrière, avaient suivi l'exemple du médecin en chef, et promis un beau toman d'or à tout homme qui apporterait une tête d'Arabe. Je laisse à deviner le sort des prisonniers. Tous furent passés au fil de l'épée, y compris le commandant de la place, le Beloutchi Mollah Seïd. Les Iraniens laissèrent sur le champ de bataille cent cinquante blessés et cinquante tués; leurs ennemis perdirent huit cents hommes. Le fils de l'imam de Mascate, atteint grièvement comme il regagnait un bateau sous une grêle de balles, put néanmoins rapporter à son père la nouvelle du désastre.

Depuis cette facile victoire, Bender-Abbas a le bonheur de posséder un gouverneur persan. Elle n'en est pas plus fière et se glorifie seulement de ses belles mandarines, de son air humide et des chaleurs accablantes de ses étés.

28 janvier.—L'Assyria n'a pas rangé la côte et suivi le canal peu profond situé entre le continent asiatique et l'île de Tavila. Le navire se dirige vers le détroit d'Ormuzd, qui met en communication la mer d'Oman et le golfe Persique. La terre apparaît violette et décharnée sous la lumière crue d'un ciel orageux; les éclairs déchirent l'horizon dans la direction du Ras-el-Djébel et de la côte arabique.

La mer bondit, l'écume blanchit la crête des vagues; des embruns embarqués à l'avant balayent le pont de l'une à l'autre de ses extrémités. Officiers et matelots revêtent leur suroi de toile jaune et chaussent les grandes bottes étanches.

29 janvier.—Les claires-voies ont été fermées pour la première fois depuis notre départ de Kurachee; la nuit nous a paru éternelle dans les étuves closes qui servent de cabines. A la pointe du jour, une violente secousse ébranle le bateau de l'avant à l'arrière et débarrasse de ma personne la dure banquette où je cherche le sommeil. Le mouvement régulier et ininterrompu de l'hélice, ses trépidations si énervantes, mais dont l'arrêt porte l'inquiétude et l'angoisse dans les cœurs les plus optimistes, cessent brusquement. Je cours sur le pont; on ne saurait s'y tenir debout, tant l'Assyria, échouée sur un banc de sable, donne de la bande à tribord.

Il est six heures du matin; les étoiles pâlissent; l'horizon, encore alourdi, s'illumine timidement: c'est l'aurore aux doigts gris perle, puis rosés. Le globe d'or tient mal les promesses de sa belle avant-courrière: à peine a-t-il embrasé l'atmosphère, qu'il se cache derrière les épais nuages accumulés par l'orage de la nuit. Avant de disparaître, le soleil éclaire une côte fort basse et des bouquets de palmiers isolés du sol par un nuage dense où leurs stipes restent plongés. La réalité joue le mirage.

Le vent souffle de terre; quelques manœuvres combinées des voiles et de l'hélice suffisent à dégager la proue. Vapeur arrière. L'Assyria reprend sa position normale. Encore un effort, et nous voici en pleine mer, puis en vue de Linga.