Le navire descend le Chat-el-Arab, tourne à gauche, range Mohammereh et pénètre dans l'embouchure du Karoun. Comme son voisin, ce beau fleuve arrose une plaine qui, à droite et à gauche, s'étend toujours plate, tandis qu'elle est bornée au nord par une montagne aux lignes ondulées, longue barrière joignant Havizeh à Mendeli.
Les rives du Chat-el-Arab et du Karoun témoignent de la formation très rapide d'un delta. Depuis le commencement de notre ère, la côte s'avancerait dans le golfe d'un mille anglais tous les soixante-dix ans. Ce colmatage anomal aurait pour cause originelle le peu de profondeur du golfe, sa largeur restreinte, la grande masse de boues charriées dans un bassin que ne parcourt aucun courant et que n'agite aucune tempête. Les vases, ramenées par le reflux, forment des lignes de hauts-fonds, telle que la barre de Fau; ces obstacles obligent le fleuve à s'étendre sur l'estuaire et, faute de vitesse, à déposer les terres et les sables qu'il transporte. La nature quaternaire de la plaine est d'ailleurs indiquée par les efflorescences salines du sol et la présence de coquillages semi-fossiles semblables à ceux que l'on trouve dans le golfe.
Il est question pour la première fois de la province que nous traversons dans l'histoire de Saryoukin, fondateur de la dynastie des Sargonides. Dour-Yakin, l'ancêtre de Mohammereh, fut assiégée et prise d'assaut par le célèbre roi d'Assyrie.
Dour-Yakin, fort maltraitée, renaquit quelques milles plus au sud, sous le règne d'Alexandre et prit le nom du conquérant. Les habitants de la cité perse de Dourine y furent transportés. De cette époque date le canal du Karoun au Chat-el-Arab; il fut creusé afin de faciliter l'accès du Pasitigris (Karoun moderne), qui se jetait dans le golfe par des canaux vaseux: le Khar Kobban et le Khar Bahmech Chir.
Le grand nom du roi de Macédoine ne fut pas une égide protectrice pour la ville nouvelle. Alexandrie, détruite par une crue du fleuve, rebâtie sous le règne d'Antiochus, reçut de ce prince le nom d'Antioche; ruinée de nouveau, elle fut reconstruite et protégée contre les inondations. Un roi arabe, Spasinès, fils de Sogdonacus, exécuta ces travaux. Il éleva des digues, des quais, appela la cité Charax de Spasinès et la déclara capitale d'une principauté prospère, la Characène, dont l'histoire nous est mal connue.
Sans cesse ballottée au gré des fluctuations politiques, la vieille Dour-Yakin changea encore de nom et de maître. Baptisée Kerkhi-Misan et Asterábád par les Sassanides, puis Maherzi et Mohammereh par les Arabes, elle fut disputée il y a quelques années entre les Turcs et les Persans et attribuée à ces derniers en vertu du traité d'Erzeroum.
Le paysage se transforme dès qu'on s'éloigne de Mohammereh. Aux sombres et paisibles bois de dattiers succèdent des rives inhabitées, plates, couvertes d'efflorescences salines. Je reconnais la coupole de l'imam-zadé Ali Ben Houssein entouré de quelques arbres, le campement de Salounieh, les palmiers de Sabah, auprès desquels nous amena jadis la chaloupe poussive de Cheikh M'sel, palmiers que l'on aperçoit plusieurs heures avant de les atteindre et qui paraissent changer sans cesse de position, tant le cours du fleuve est sinueux. Nous passons devant le petit village d'Ismaïliah. A partir de ce point, la plaine apparaît verte, tapissée d'immenses champs de blé, appartenant tous au châtelain de Felieh, le marquis de Carabas de la région.
Voisines du fleuve, se dressent les tentes brunes des nomades. Dans les champs paissent d'innombrables troupeaux de chameaux, de moutons et de vaches qui traînent avec peine leur ventre arrondi. Les tamaris deviennent plus beaux, les konars chargés de baies rouges tachent la plaine de leur grosse boule de feuillage sombre. Au bord de l'eau viennent des femmes vêtues de chemises rouges, la tête et la taille couvertes d'un aba indigo, le crâne entouré d'un turban brun. Toutes portent leurs cheveux coupés en frange sur le front, tressés sur les tempes; des boutons de métal ou des anneaux d'argent sont enfilés dans les narines. Elles ne paraissent pas sauvages et nous laissent regarder, sans témoigner de mécontentement, leurs traits largement découpés.
A la nuit tombante, le marcab (bateau à vapeur) atteint le barrage d'Ahwaz, bâti sur un affleurement rocheux. Le vapeur ne saurait franchir cet obstacle. Nous débarquons et prenons le chemin du village. Le calme et le silence sont complets; à peine les échos des montagnes répondent-ils aux appels de quelques bergers attardés.
Des ruines, tristes débris de monuments hypostyles, d'antiques tombeaux creusés dans le roc, un cimetière arabe, le barrage et les amorces de canaux desséchés attestent seuls la grandeur évanouie de l'ancienne Aginis.