12 février.—Nous avons troqué les bateaux contre la caravane. Il était temps: je me momifiais à ce régime maritime. Avant-hier la mission atteignait Waïs, et le lendemain le confluent de l'Ab-Dizfoul, du Karoun et de l'Ab-Gargar, une de ses dérivations. Sur la rive droite apparaissait le village de Bend-Akhil, ainsi nommé d'une digue, aujourd'hui disparue, qui aurait jadis été maçonnée avec du bitume. Un fleuve à franchir sans pont! quoi d'extraordinaire? Le contraire me surprendrait. Cependant les guides, joignant les mains en forme de portevoix, hèlent les habitants du bourg, et bientôt un belem caché dans un repli du rivage s'approche de nous.

C'est un étrange spectacle que le passage d'une eau profonde par une nombreuse caravane.

La pluie tombait depuis le matin. Avant d'atteindre la rivière, nous avions barboté à qui mieux mieux dans un marais fangeux. Dès que les charges engluées de boue et les harnachements des animaux eurent été jetés au fond de l'embarcation, les bateliers saisirent la longe des chevaux considérés comme les plus dociles ou les meilleurs nageurs et poussèrent au large. Les animaux nagèrent avec ardeur, luttèrent contre le courant, et entraînèrent vers la berge opposée le bateau que leurs efforts avaient empêché d'aller à la dérive. Puis il s'agit, terrible besogne, de pousser les mulets dans le Karoun.

Cheikh M'sel nous a donné une escorte de dix cavaliers, placés sous les ordres de Cheikh Faharan, esclave noir qu'il paya tout enfant deux mille quatre cents francs et promut récemment général de ses troupes. Le singulier bonhomme! Avec quelle étourdissante dignité il abandonne sa patte enfumée aux baisers d'une foule idolâtre et daigne abaisser ses regards sur le commun des mortels! Le général relève sa robe bien au-dessus des cuisses, se laisse glisser de sa monture, et, comme un chef doit payer de sa personne dans les circonstances critiques, il court le marais, ramène les chevaux affolés, les précipite dans la rivière, s'efforce de les y maintenir, hurle, exécute des moulinets avec les bras et les jambes, lance des paquets de boue, à destination des quadrupèdes,... sur ses voisins, et se démène comme un vrai diable tombé dans la vase bénite. Coups de fouet, encouragements, invocations à Allah s'entre-croisent et s'entre-nuisent. Bref, nous fussions restés sur la rive s'il ne s'était rencontré une belle âme de jument, car il se trouve de belles âmes même dans l'espèce chevaline, qui, prise de pitié pour ses maîtres, ne se fût décidée à sauver leur honneur. La brave bête s'est jetée à l'eau, et messieurs les chevaux ont suivi leur conductrice.

Cheikh Faharan n'est pas le seul capitaine dont le grand fleuve de l'Arabistan ait consacré la renommée.

Bend-Akhil fut de tout temps une position stratégique de premier ordre. D'importants tumulus, disséminés autour du village, désignent encore l'emplacement d'une grande cité abandonnée. C'est en amont de ce point qu'Eumène et Antigone se disputèrent l'empire d'Orient et le trésor de Suse. Je crois être la première à signaler l'emplacement précis de ce champ de bataille célèbre. La disposition des lieux et l'étude des opérations militaires conduites par les successeurs d'Alexandre ne laissent aucun doute à cet égard.

Les habitants de Bend-Akhil sont taillés sur le modèle des statues antiques. Les femmes enroulent de grands voiles indigo sur leur chemise rouge, se parent d'anneaux d'argent, de colliers et de bracelets d'ambre ou de corail. Accroché au turban de laine bleu, pend un chapelet de pierres de couleur, terminé par une monnaie d'argent à l'effigie de Marie-Thérèse. Les hommes, vêtus d'un pagne noué sur les reins, sont vigoureux et bien découplés.

Malgré la pluie qui fait rage au dehors et tombe en larges gouttes au dedans, beaux messieurs et belles dames se succèdent sans relâche ni parapluie devant l'ouverture béante de l'étable où nous avons pris gîte.

Vers le soir, Sliman, un des chaouchs, arrive avec les bagages. A peine entré, il remplit la pièce de ses gémissements. Quelle détestable acquisition! Alors que nous aurions besoin d'auxiliaires actifs pour nous débrouiller au milieu des caisses boueuses, préparer le thé, cuire le pilau quotidien et sécher une partie de nos vêtements, Sliman s'allonge dans le meilleur coin et laisse à ses maîtres l'honneur de le servir.

«Et ça se dit soldat! soupire son collègue Mçaoud, tout en essayant d'allumer un feu rebelle. S'il était Kabyle comme moi, s'il avait dix-neuf ans de service, vingt-deux campagnes, sept blessures et s'il avait allé à Mixique!