«Allah ne veut pas que nous dormions loin du tombeau de son serviteur», assurent les guides. Nous pressons le pas, les uns ragaillardis à la pensée de passer sous un toit une nuit si humide, les autres tout heureux d'avoir atteint le terme d'un long et fastidieux voyage. Dieu soit loué! nous touchons au but vers lequel nos esprits et nos cœurs tendent depuis plus d'une année. La caravane passe auprès d'un imam-zadé abandonné, longe les flancs d'un escarpement artificiel et franchit enfin la porte de l'enceinte rectangulaire bâtie autour du tombeau de Daniel. L'orage s'est éloigné, mais le ciel est si noir qu'on ne peut se conduire au milieu des obstacles dont la cour est comme pavée. Il est dix heures. Le motavelli (gardien du tombeau) écoute d'un air maussade les doléances de nos gens et finit par nous offrir une arcade appuyée contre le mur d'enceinte.

IMAM-ZADÉ, PRÈS DE SUSE.

Une mauvaise nuit est bientôt passée, sous la double réserve qu'on ne grelotte pas dans des habits mouillés et des couvertures humides, qu'on n'occupe pas un logis ouvert à la pluie et au vent. «Enfin, dit en soupirant Sliman à son compère Mçaoud, nous sommes arrivés! Nous allons pouvoir nous reposer un petit peu

«Dormez en paix», répond Marcel, excédé par la paresse de nos deux chasseurs de lions.

27 février.—Un soleil radieux m'a réveillée. Du fond de mon arcade, où je me tourne et retourne en proie aux parasites hérités des précédents habitants, je revois ces rideaux de roseaux placés devant les baies, le pain de sucre décoré d'alvéoles blancs qui surmonte le tombeau de Daniel, le chien jaune qui aboie à tout venant, les poules noires, le coq orgueilleux, le fumier amoncelé en tas séculaires dans la cour centrale. Derrière l'enceinte apparaît une haute masse verdoyante, la Kalehè Chouch (citadelle de Suse), semblable à une montagne ravinée et déchirée sur ses flancs. Les hivers ont passé sans modifier une crevasse; les mêmes chèvres gravissent les mêmes sentiers escarpés; les mêmes herbes croissent aux mêmes places. Le Chaour, qui sourd à quelque dix farsakhs en amont de Suse, baigne toujours de ses eaux fangeuses les murs du tombeau et entretient les mêmes marais avant de reprendre son cours sinueux vers l'Ab-Dizfoul. Le temps, semble-t-il, s'est écoulé dans un rêve.

Le ciel s'égaye, le soleil radieux réveille les mouches, et les mouches, à leur tour, réveillent mes camarades. Nous sommes moulus, courbatus, morts de faim, cependant nous prenons la route des tumulus, afin de choisir l'emplacement du camp. Demeurer, fût-ce un jour, dans le tombeau où l'orage nous a contraints de chercher un refuge, serait très imprudent.

Les tumulus de Suse se divisent en trois parties, de configuration différente, de hauteur inégale. Le point culminant, la crête de la kalehè Chouch, se dresse au sud-ouest, devant le gabré Danial (tombeau de Daniel), à trente-six mètres au-dessus du niveau moyen du Chaour. Lorsque, en 1851, sir Kennet Loftus interrogea le premier les ruines de l'acropole royale, comme Mme Marlborough, sa célèbre compatriote, il monta si haut qu'il put monter. De ce sommet artificiel que les brouillards de la vallée et les miasmes du marais n'atteignent jamais, la vue s'étend à une grande distance. Nulle part le campement de sir Kennet Loftus ne pouvait être mieux placé.

Le gouvernement anglais dote largement ses agents: la France, plus parcimonieuse, réclame de ses enfants bonne chère contre peu d'argent. Notre situation ressemble beaucoup à celle de maître Jacques. Sur le crédit de quarante et un mille francs ouvert à la mission, dix mille se sont déjà fondus en achats de matériel et frais de voyage. L'installation des tentes sur la citadelle nécessiterait des charrois incessants, des transports d'eau fort coûteux et, par conséquent, un nombreux personnel de serviteurs. Vivre dans le voisinage des aigles n'est pas notre fait. D'autre part, les objets de grand poids ne pouvant, en raison de la raideur du sentier, être amenés aux tentes, échapperaient à notre surveillance. Aussi bien le tumulus nord, élevé seulement de vingt mètres au-dessus du Chaour, accessible par des pentes douces, placé en un point d'où l'on commande le chemin de Dizfoul, celui du gabr et la vallée comprise entre les trois surélévations artificielles, a-t-il été choisi d'un commun accord.