Avant de prendre ce parti, nous avions tenté de découvrir sur le périmètre du tumulus un affleurement des murs d'enceinte ou de leurs fondations. En cheminant de proche en proche, on eût atteint une porte et pénétré à l'intérieur du palais. Vain espoir. Nos laborieuses investigations n'ont décelé aucun indice, aucun guide satisfaisant. On doit donc s'enfoncer sous terre à la conquête du fil d'Ariane, car il n'entre pas dans les vues de mon mari de faire des trous quelconques et de chercher à l'aveuglette des objets de musée; des fouilles exécutées avec méthode peuvent seules donner des résultats scientifiques.
Depuis quelques jours nous occupons deux cent quatre-vingt-dix terrassiers. Ils appartiennent aux trois races distinctes de la Susiane, et forment trois groupes, qui travaillent sous nos ordres sans se mêler, soit le jour, soit la nuit, sans contact les uns avec les autres.
TÊTE DE TAUREAU. (Voyez p. 115.)
Les premiers venus, les Dizfoulis, creusent les tranchées de l'apadâna, et se barricadent dès la tombée du soleil dans le tombeau de Daniel. Ils sont petits, chétifs, malingres, mal conformés, affectés de maladies purulentes, ornés de bandeaux et d'emplâtres, vilains d'aspect, habillés d'une peau chocolat clair, et présentent les caractères saillants de certaines races noires. Le front, haut de deux doigts, est entouré de cheveux plantés en rond; le crâne est petit, la bouche lippue, les talons saillants. Leur goût ou leurs habitudes les portent à se réunir dans des villes ou des villages bâtis. Je considérerais volontiers les Dizfoulis comme les derniers représentants de la vieille race susienne.
Bien que nous ayons engagé le rebut de la population, la plupart des citadins venus chez nous ne sont dépourvus ni d'intelligence ni d'adresse, qualités qui vont s'atrophiant au lieu de se développer avec l'âge.
La violence de leurs sentiments religieux contraste de la façon la plus brutale avec leur extrême pusillanimité et leur morale pervertie. Ils tremblent à la vue de la plaque du ceinturon militaire, s'humilient devant la mine chafouine d'un ferrach du gouverneur et craignent les nomades au point de ne pas oser franchir les trois cents mètres qui séparent le gabr de nos tentes s'ils ne se forment en groupe compact. Sur cent, il s'en trouve six qui lisent couramment et deux qui écrivent mal. Tous parlent un patois traînard, mêlé de mots locaux étrangers aux vocabulaires persan, arabe ou turc. Leurs vêtements usés, déteints, témoignent d'une excessive misère. Cette pauvreté expliquerait jusqu'à un certain point leurs infirmités morales et physiques.
Les plus élégants portent deux koledjas (redingotes) taillées dans une cotonnade de couleur voyante, croisées sur la poitrine et fermées par une ceinture enroulée autour de la taille. La première est pourvue de manches largement fendues, qui laissent paraître les manches ajustées de la seconde. Ces vêtements à pans tombent sur un ample pantalon de coton bleu, large comme une jupe. Une calotte de piqué blanc entourée d'un turban bleu, dont une extrémité flotte sur la nuque, coiffe les hommes mûrs; le bonnet de feutre noir ou brun, pareil à celui des habitants de l'Adjem, est adopté par les jeunes gens. Les sybarites chaussent des guivehs grossiers; le ciel, dans sa clémence, s'est chargé d'endurcir les pieds des plus pauvres et de les pourvoir de souliers inusables.
Le beau sexe est représenté par la femme du cuisinier, les épouses plus ou moins légitimes de quelques ouvriers, trois ou quatre fillettes noiraudes et sauvages. Jeunes ou vieilles montrent, sous le tchader qui les couvre des pieds à la tête, une figure maussade à guérir de l'amour les chimpanzés eux-mêmes. L'accès du campement est interdit aux dames; néanmoins elles rodent sans cesse autour de nous, dans la pieuse intention de s'approprier tout ce qui traîne. A part cette affection pour le bien d'autrui, une curiosité insatiable et une habileté sans pareille à dissimuler sous leur voile inviolable les objets les plus volumineux, je ne saurais constater chez les femmes dizfoulies qu'une surprenante paresse. Quand elles ne s'installent pas devant nos tentes des heures durant, elles se perchent comme des guenons sur la crête des remblais, au risque de dégringoler avec les terres qui s'éboulent, et ne rentrent au tombeau de Daniel que pour se quereller ou se battre. Une aisance même relative ne saurait être le lot de ménages où seul le mari travaille et gagne quelques chaïs. Aussi bien les Dizfoulis, la plupart du temps inoccupés, souvent payés en bourrades, sont-ils condamnés, leur vie durant, au pain d'orge et à l'eau boueuse. Nul cependant n'oserait demander à sa femme de pétrir et de cuire.
Depuis notre arrivée, les ouvriers auraient pu modifier leur ordinaire: la farine coûte six sous les sept kilogrammes, les œufs deux sous la douzaine, les herbes comestibles ou les chardons la peine de les cueillir. Mais les uns poursuivent la même chimère que Dor Ali; les autres espèrent, grâce à leur sagesse et à leur économie, savourer, ne fût-ce qu'un jour, les jouissances favorites des classes riches.