LA TRANCHÉE C.

CAPAR DES OUVRIERS LORIS.

Placés sous la direction d'un chef désigné par Kérim Khan, ils n'ont eu garde de se mêler aux Dizfoulis, enfermés dans le tombeau de Daniel. Dès leur arrivée, quelques-uns d'entre eux coupèrent les ginériums et les roseaux fort épais du Chaour; les autres apportèrent, de la jungle baignée par la Kerkha, des buissons arborescents et, à l'aide de joncs, ils bâtirent une cabane dont la toiture est beaucoup plus étanche que nos tentes. Les capars se sont multipliés et forment, avec une cuisine, une salle à manger et un laboratoire d'histologie, un véritable camp autour de nos deux tentes blanches. Les Loris se nourrissent mieux que les Dizfoulis. Une fois par jour j'aperçois le vieux gardien des capars s'absorbant, grave et solennel, dans la confection du pilau, puis arrivent de la tribu œufs, poules et agneaux. Habillés à la dernière mode de Dizfoul, mais vêtus d'étoffes sombres, les nomades persans portent le bonnet de feutre brun, la chemise courte aux longues manches, les deux vestes tombant sur le large pantalon bleu ou vert, et sont tous les propriétaires légitimes d'un immense manteau sans couture, l'aba de laine brune, qui les abrite du froid et de l'humidité des nuits. Dépouillés de ce vêtement distinctif, on ne saurait cependant les confondre avec leurs voisins, tant leur aspect est différent, leur allure plus noble et plus fière. Braves sans exagération inutile, grands voleurs de buffles ou de moutons, très craintifs de l'autorité civile, tellement ignorants que leur chef reconnaît à peine le cachet de son maître, les Loris professent, comme tous les nomades, une religion des plus calmes. Monothéistes, mais superstitieux, ils peuplent la plaine de leurs chimériques conceptions et se montrent en somme les plus accommodants des musulmans. Le tombeau de Daniel lui-même paraît incapable de dégeler leur cœur. Quand un nomade a prononcé le nom d'Allah et invoqué l'assistance d'Ali dans un cas difficile, il se tient quitte envers le Créateur et ne perd pas son temps à discuter des questions théologiques.

On se plaint sans cesse des injustices du sort, des erreurs de la nature. Les œuvres du ciel sont parfaites. Dieu, je l'avoue, n'est pas prodigue de ses biens et n'allie pas souvent dans les mêmes créatures l'intelligence et la beauté,—ces deux qualités semblent même exclusives l'une de l'autre;—il refuse parfois le plus grand de tous les biens, la santé, à ceux qui possèdent la richesse; il ne donne pas toujours la conscience de leur bonheur aux heureux. Peines ou joies, faveurs ou maux sont également répartis. C'est ainsi qu'Allah dota les Loris d'une force et d'une vigueur peu communes et combla d'infirmités les Dizfoulis. Cependant les malingres, les chétifs, forment notre meilleur contingent, tandis que les colosses, lourds d'esprit comme de corps, semblent avoir deux mains gauches, cassent tout ce qu'ils touchent, détruisent sans s'en douter les indices les plus précieux, bûchent comme des sourds et, au demeurant, font la plus médiocre des besognes.

Restent les Arabes, qui, malgré le refus de Cheikh Ali et son mépris pour les travailleurs, envahissent chaque matin les tranchées du tumulus nº 2. Mœurs, caractère, costume, sont encore plus nettement tranchés que ceux des Loris.

Graves, courageux, emportés au point que leurs gros yeux roulant dans leur orbite et leurs traits contractés mettent en fuite les Dizfoulis, attachés à une personne bien plutôt qu'à un principe, plus inintelligents que les Loris, mais mentant, volant toujours avec noblesse, les Arabes ont le secret d'associer à chacune de leurs qualités le défaut opposé. Dans leur cœur, dans leur esprit se mêlent sans s'exclure les sentiments et les passions les plus contraires: ardeur au pillage et respect pour l'hôte, esprit de rapine et libéralité, cruauté froide et générosité chevaleresque. Indépendants d'âme et de corps, ils retournent le soir à leur campement, sans souci des fauves, des voleurs (les loups ne se mangent pas entre eux) et des fées malfaisantes qui parcourent les steppes. Plus sobres que les Dizfoulis, ils n'apportent même pas de pain et se nourrissent de quelques dattes mêlées aux chardons poussés dans les crevasses.

Tels étaient les Arabes des temps archaïques qui, sous la conduite d'Abraham, pillèrent l'arrière-garde de Koudour Lagamer, un des plus vieux rois d'Élam dont le nom ait bravé les siècles, tels ils furent sous les Sassanides quand ils lancèrent du Hedjaz ces cavaliers rapides qui s'essayèrent à la conquête du vieux monde en enlevant Ctésiphon et en dévastant les frontières de la Susiane, tels je les retrouve aujourd'hui. Jamais race ne fut moins abâtardie et n'aspira moins à la vie civilisée. Elle a même perdu les conquêtes morales qu'elle devait à l'influence de l'islam.

Plus de science, plus de littérature, plus de livres, mais des contes que les vieux aèdes débitent le soir autour d'un feu dont la flamme fuligineuse tient lieu de luminaire, quelques traditions se rapportant à la généalogie et aux exploits des ancêtres. Les nomades reçoivent aussi la visite de baladins qui les distraient des plaisirs de la chasse ou du pillage, monotones à la longue. Dernièrement nous vîmes s'avancer vers le tombeau de Daniel, où elle allait faire une station avant d'atteindre les tentes de Cheikh Ali, une troupe de danseurs placée sous la direction d'un impresario de dure mine. Les cris des musiciens retentissent, le tambour cylindroconique résonne, les violes monocordes grincent rageusement. Des jeunes gens, aux longs cheveux, revêtent des jupes féminines, dénouent les interminables manches de leur chemise et, saisissant des castagnettes de métal, improvisent une danse lascive, mêlée des pirouettes les plus inattendues. Les manches rasent le sol de leur pointe effilée, puis se déploient en blanches ailes au-dessus de la tête du danseur, les jupes tourbillonnent, les cheveux volent sur le visage; derrière les nuages de poussière le garçon disparaît assez pour donner aux spectateurs de bonne volonté l'illusion de la danseuse.