Cependant le Tonkin fait des signaux; le sémaphore de la tour Soleillet lui répond avec une sage lenteur. Quelques indigènes, dont la peau noire paraît être le plus élégant vêtement, courent vers la plage, entrent dans la mer et accostent le chaland de charbon. A la suite des noirs, arrivent, plus solennels, trois hommes blancs, tout de blanc habillés. Les Européens se déchaussent, retroussent leurs pantalons et barbotent pendant vingt minutes avant d'atteindre de petites embarcations calant deux pieds, mais encore trop creuses pour se rapprocher du rivage.
LA PLAINE D'OBOCK.
Avec les chalands de charbon et les autorités constituées d'Obock viennent des pêcheurs. L'un d'eux consent à nous transporter aussi près de terre que possible. La plupart des passagers du Tonkin veulent abandonner la cartouche qui, depuis le départ de Toulon, nous sert de domicile. Un bain n'épouvante personne. Enfin on s'organise par séries. Marcel et moi prenons la tête du convoi. Ya Allah! il s'en faut de cinq centimètres que l'eau n'atteigne le niveau des bordages; aussi l'embarcation échoue-t-elle fort loin de la plage. L'ombrelle ouverte, les chaussures sur l'épaule, mes compagnons sautent gaiement à l'eau. Au moment de suivre leur exemple, j'hésite: j'ai dû vivre jadis dans la peau de Raminagrobis. Peut-être même ai-je été parente de Sekhet, la déesse égyptienne à tête de chat, car elle a pitié de ma détresse et me dépêche un noir triton. Grimpons sur les épaules de la providence; c'est le seul moyen d'atteindre la côte à pied sec. Je m'accroche à la crinière crépue de ma monture, et me voilà partie. Les piétons pataugent, s'enfoncent dans la vase, ramassent des poulpes et des holothuries et se plaignent d'avoir les jambes rôties par l'eau de mer. Ils sont dans leur droit: en quittant le Tonkin, j'ai regardé le thermomètre de la cursive de tribord; il marquait 30 degrés centigrades. Cette température hivernale donne une vague idée du plaisir que doivent ressentir les baigneurs lorsque au mois d'août ils viennent respirer l'air d'Obock-les-Bains.
FEMMES D'OBOCK. (Voyez p. 10.)
Une cahute indigène, peut-être même un poste de douaniers, signale le débarcadère. Le long d'un chemin de fer Decauville réservé au transport de la poudre d'or et des dents d'éléphant, blanchit un sentier tracé dans le sable. C'est la grand'route de la factorerie. Nous laissons sur la gauche les palétuviers aperçus au bout de la lorgnette, et atteignons la falaise. A ses pieds s'élèvent des tamaris arborescents, des mimosas noueux au feuillage fin et clairsemé. Ils abritent une trentaine de huttes couvertes d'étoffes de poil de chèvre ou formées de nattes en feuilles de palmier accrochées aux maîtresses branches. Autour de ces habitations primitives sont couchés des vaches petites, maigres, et de superbes moutons blancs à tête noire, qui sembleraient parents des chèvres leurs voisines, s'ils n'avaient le poil ras et la queue développée.
La population du village se précipite vers nous. J'avais médit des indigènes. Les hommes entourent d'un pagne le bas des reins; quelques élégants ajoutent à cette draperie élémentaire une toge de calicot blanc. Les femmes plus couvertes que leurs maris, s'enroulent dans des étoffes de laine qui laissent épaules et bras nus. La tête, protégée par une toison que les coquettes s'efforcent de natter, est surmontée d'un paquet de cotonnade plié en forme de chaperon plus ou moins fantaisiste. Des bracelets d'argent, des colliers de verroterie complètent la toilette. Je n'insisterai pas sur le costume des enfants: il se réduit à une amulette attachée autour du cou.
Les Danakils sont noirs de peau, bien constitués, mais grêles de formes. Chasseurs adroits, pêcheurs habiles, coureurs rapides, ils joignent à ces qualités une cruauté et une fourberie dont ils se vantent tout les premiers. Frapper un ennemi par derrière est digne d'éloge; le massacrer, un titre de gloire. La mort d'un adversaire vulgaire donne le droit de porter une année durant la plume noire plantée dans la chevelure; une plume blanche, valable dix ans, est octroyée au vainqueur d'un lion ou d'un Européen. Il est flatteur pour l'Européen d'être traité avec autant de considération que le roi des animaux. La manchette de métal, le bouton d'ivoire au lobe de l'oreille signalent à l'admiration générale les meurtriers les plus éminents.
Ces mœurs sanguinaires s'harmonisent si bien avec le caractère de la race, qu'un homme ne saurait trouver femme s'il n'a prouvé sa valeur par l'assassinat de l'un de ses semblables. Les familles prévoyantes achètent même de vieux nègres affaiblis et les livrent à leurs enfants en bas âge; les chers bébés peuvent ainsi conquérir la plume noire et satisfaire sans danger à la loi cruelle de la tribu.