Le lendemain le Tonkin entrait dans le port de Philippeville. Nous ne manquâmes pas une si bonne occasion d'aller à terre et de dérober des oranges vertes dans un jardin mal gardé. Rien ne vaut les fruits volés! Je déteste les oranges, même quand elles sont mûres: celles-ci me parurent divines.
Nous voici à Porc-Saïd, comme dit, sans malice, la femme d'un pharmacien. Le second est ému: le canal de Suez est le point du monde où les bâtiments de guerre sont le mieux à même de s'examiner de très près et de se dénigrer en frères ennemis. J'ignore l'effet produit par le Tonkin; mais, à bord, quelles terribles critiques j'entends formuler! Celui-ci n'a pas embraqué ses palans, le pavillon de celui-là n'est pas à bloc, les manœuvres courantes d'un troisième sont molles, et les sabords du quatrième dansent une sarabande désordonnée. Le pont est briqué à la diable, l'équipage mal tenu, la peinture d'une fraîcheur douteuse.
VUE D'OBOCK. (Voyez p. 6.)
En arrivant à Suez, j'avais acquis la conviction que toutes les flottes de l'univers étaient montées par des «tas de marsouins».
3 janvier.—Pour la seconde fois j'ai respiré les brûlants effluves de la mer Rouge, si redoutés et pourtant si doux aux malheureux qui ont souvenir des chaleurs humides du golfe Persique. Nous laissons à bâbord la petite île de Périm, piton dénudé qui commande en souverain le détroit de Bab-el-Mandeb, et nous cinglons vers la côte d'Afrique. Le commandant Nabona doit faire du charbon et des vivres frais à Obock.
Bientôt les timoniers signalent le cap Ras-Bir. A l'horizon courent des montagnes qui s'étendent du nord-est au sud-ouest et s'infléchissent vers le sud entre Obock et Tadjoura. Cette chaîne, prolongement volcanique des côtes de la mer Rouge, s'appuie sur un plateau madréporique que soutiennent des falaises élevées. Le plateau constitue le territoire d'Obock. Il fut acquis des chefs indigènes en 1862, par le commandant Fleuriot de Langle, et payé dix mille thalaris (cinquante mille francs). Sa superficie est de vingt-cinq lieues carrées.
En promenant ma lorgnette sur la côte, je distingue la tour Soleillet, quelques arbres noueux, une dépression verdie par de chétifs palétuviers, le lit d'un torrent desséché, la maison de la Compagnie concessionnaire des dépôts de charbon, un hôpital inachevé et, à quelques milles de là, un amoncellement de houille exposé au grand air.
Le port est compris entre une double ligne de récifs, partant, l'une du cap Ras-Bir, l'autre du cap Obock. Un banc de corail placé au sud-est de la baie le divise en deux bassins, réunis par un canal qui s'étend entre les récifs et la tête du banc. Les mouillages, bien abrités, sauf des grosses mers du nord-est, seraient excellents, n'était le chenal sinueux et encombré d'écueils.
Le Tonkin s'avance prudemment dans la direction des bouées, auprès desquelles est mouillé le Brandon, stationnaire de la colonie—heureux stationnaire,—et jette l'ancre à plus d'un mille de terre. A part un minuscule vapeur de l'État, le Pingouin, un chaland chargé de charbon et deux ou trois barques indigènes qui ne jaugent pas quatre tonnes chacune, je ne vois navire qui vive dans cet étrange port de mer.