Autant j'avais affronté avec calme les hasards d'une première expédition en Perse, alors que nous engagions santé et fortune personnelle, autant j'étais inquiète: je ne redoutais ni les fatigues ni les dangers, mais je tremblais à la pensée d'un échec.
En quittant Paris, j'étais dans un tel état de surexcitation nerveuse, que j'accumulai maladresses sur sottises. Je m'empressai d'égarer mon billet, puis les clefs de nos malles. A Toulon, je dus charger un serrurier d'ouvrir le sac qui contenait les ordres de départ. Je laisse à penser quelle impression cette première partie du voyage fit sur nos jeunes camarades.
Deux jours furent consacrés à recueillir la poudre, les munitions, les armes de guerre et une paire de chaouchs expédiés d'Alger à notre adresse. Faute de spahis, refusés au dernier moment par l'autorité militaire, mon mari s'était enquis de serviteurs honnêtes, dont la religion ne fût pas un sujet de trouble en pays musulman. Pour répondre aux intentions de Marcel, le gouverneur de l'Algérie avait enrôlé, à un prix excessif—la moitié du traitement de nos jeunes collaborateurs—une sorte de scribe et un agent de police révoqué, tous deux anciens turcos.
Le 17 décembre, la mission montait à bord d'un grand transport bondé de matériel et de munitions destinés à l'escadre de l'amiral Courbet. Trois bataillons d'infanterie de marine, une trentaine de médecins ou pharmaciens, un lot de sages-femmes composaient un personnel de cinq cents passagers. Le commandement était confié au capitaine de frégate Nabona.
Au large le Tonkin trouva une houle si dangereuse, qu'il dut s'abriter au sud de la Sardaigne.
Dès que le temps devint maniable, nous mîmes le cap sur Philippeville, où nous allions prendre un convoi de mulets. La mer s'apaisa le lendemain; le navire livrait ses larges flancs aux baisers de son inconstante maîtresse, les toiles pendaient molles le long de la mâture, pour la première fois le sourire s'épanouissait sur les lèvres des voyageurs. C'était la veille de Noël; les officiers de troupe complotèrent d'organiser un réveillon. Le Tonkin contenait cinq cent mille kilogrammes de poudre, de la dynamite et du fulmicoton en telle abondance, qu'on avait dû remplir de matières explosibles l'hôpital et les cabines inoccupées. Il était dangereux de satisfaire au désir des passagers. Chacun se le tint pour dit: à neuf heures, le calme le plus parfait régnait dans les batteries.
Minuit sonnait. Quelle ne fut pas ma surprise en entendant crier: «Au feu!» Un vieux médecin avait reconnu la sonnerie au poste d'incendie. Nous fûmes vite sur pied. Le feu envahissait la chambre des machines; il avait pris naissance dans un tas de chiffons huileux oubliés auprès de la chaudière et gagnait les boiseries. L'un des chauffeurs, les vêtements enflammés, secouant des étincelles sur son passage, s'était jeté dans les batteries occupées par la troupe, provoquant une panique d'autant plus grande que, dès la première alerte, les portes de communication avaient été sagement fermées. Je laisse à penser quel était le diapason des hurlements poussés par les prisonniers.
«Si l'incendie est grave, me dit un officier de marine, passager à bord du Tonkin, le navire sautera avant dix minutes.»
Le fâcheux encombrement du pont paralysait la manœuvre des chaloupes; quatre d'entre elles allaient être mises à la mer: quarante personnes, sur six cents, pouvaient à peine y prendre place. Aucun de nous ne s'émut plus que de raison: la mission de Susiane avait à remplir une tâche trop intéressante pour s'envoler dans la région des étoiles sous l'impulsion d'un paquet de poudre.
Les ordres, donnés avec sang-froid, furent exécutés avec précision; vers une heure tout danger avait disparu; le commandant regagnait son appartement, après avoir engagé les passagers à reprendre leur sommeil interrompu.