Rien n'est inviolable en ce monde, pas même les tombes creusées dans le thalweg d'un fleuve. Au dixième siècle, Suse était encore habitée par six ou sept mille Juifs et possédait quatorze synagogues. L'une d'elles, raconte Benjamin de Tudèle, renfermait les ossements vénérés de Daniel. Sur la rive de l'Ulæus favorisée de ces reliques précieuses, vivaient des gens riches, heureux dans leurs entreprises; l'autre côté du fleuve était la proie de tous les fléaux: la noire misère et la sécheresse aux bras noueux étreignaient le peuple. Les déshérités réclamèrent à leur tour le droit de posséder le saint. Cette faveur leur fut refusée. La guerre eût éclaté, si les rabbins, gens pacifiques et conciliateurs, n'eussent mis d'accord les belligérants en décidant que le palladium du pays serait transporté chaque année sur une rive différente.

Daniel faisait depuis longtemps la navette, quand Sendjar, le vainqueur de Samarcande, vint à Suse. Le sultan demanda le nom du personnage dont on promenait le cercueil en grande pompe et déclara de pareils déplacements attentatoires à la dignité d'un saint. Il ordonna de bâtir un pont sur l'Ulæus; on mesura la distance des deux berges, et le corps, placé dans un cercueil de verre, fut suspendu sous l'arche centrale.

Depuis cette époque, chroniques et légendes ne font plus mention du prophète. Que dissimule la flèche blanche du sanctuaire actuel? Recouvre-t-elle un de ces tombeaux honoraires que la piété des musulmans élève à la mémoire d'un homme juste ou pieux?

Les mollahs de Dizfoul et de Chouster tiennent le gabré Danial pour parfaitement authentique, mais ce n'est point l'avis unanime du clergé de l'Arabistan. A cinq jours de marche de Dizfoul, dans le voisinage de Mal Amir, s'élève un second imam-zadé consacré au même personnage. Les Bakhthyaris le considèrent comme le meilleur. Je me garderai de trancher le différend; j'aime mieux admettre qu'il existe un tombeau d'été et un tombeau d'hiver.

Cette année-ci, le bon, l'unique Daniel, le seul auquel la piété des fidèles s'intéresse, est le nôtre. Jamais on ne vit pareil élan de ferveur et de curiosité. Le saint nous doit un renouveau de sa vogue des anciens jours. Les pèlerins arrivent en troupes nombreuses: hommes, femmes, enfants à cheval, à mulet ou à âne, les plus pauvres sur leurs propres pattes. Le commun des mortels s'emmagasine dans la cour; les gens d'importance prennent possession des terrasses; les derniers venus plantent leurs tentes au pied de la citadelle, sur un cimetière couvert de mauves arborescentes, qui doivent leur vigueur aux tristes débris qu'elles ombragent de leurs fleurs demi-deuil.

Les gens de Kérim Khan étaient de petits saints si on les compare à ces dévots.

Deux ou trois cents personnes arrivent toutes les semaines des confins de l'Arabistan; il n'en est pas une qui ne s'ingénie à nous rendre la vie absolument insupportable. Dès l'aurore, et sans souci du prophète,—le saint homme aurait bien droit à quelques prières,—mâles et femelles, mollahs et étudiants encombrent les tranchées, distraient les ouvriers, et envahiraient même nos tentes, si nous n'avions organisé un cordon sanitaire chargé de maintenir les intrus à une distance respectueuse.

Marcel a bien essayé d'interdire aux pèlerins l'accès des chantiers, mais ils y sont venus plus nombreux que jamais, ont brisé les fragments de taureaux échappés à la rage des Loris et mis en pièces une cinquantaine de potiches funéraires qu'on allait photographier.

Nous ne pouvons traverser la vallée sans entendre siffler les pierres de fronde. Croisons-nous un groupe de pèlerins, des coups de feu tirés dans nos oreilles nous enveloppent de fumée. D'abord, je me retournais d'instinct; nos tyrans paraissaient si réjouis, que je ne leur procure plus cette satisfaction. Sifflez, pierres et balles! détonez, fusils ou pistolets! les Faranguis sont sourds et invulnérables!

22 avril.—On signala ce matin le naïeb el houkoumet sur la route de Dizfoul. Il arrivait suivi d'une escorte de banquiers. Le sous-gouverneur, fort ému des menaces de Marcel, a prétexté du pèlerinage pour régler les affaires pendantes entre lui et le chef de la mission. Les fonds déposés entre ses mains nous seront incessamment remis. Tout est très bien qui ne finit pas trop mal.