Il est cinq heures, le soleil commence à descendre; il est temps de me retirer et de remercier Fatma de son aimable accueil. Elle me répond en m'assurant qu'elle est mon esclave et que sa maison m'appartient. A la nuit, Marcel donne l'ordre de seller les chevaux; mais nos âniers, ayant appris que la tribu des Chanzaddès, qui mène paître ses troupeaux depuis les bords de l'Euphrate jusqu'à la mer Caspienne, traverse en ce moment le pays et dépouille sur son passage les petites caravanes, s'obstinent à ne pas quitter le village avant le jour. Marcel insiste, car c'est exposer notre vie que de voyager en plein soleil dans le désert de Koum, et nous nous mettons enfin en route, réunis en une seule troupe. L'expérience de la veille ne m'encourage pas à prendre les devants; d'ailleurs les hommes sont tellement épouvantés, qu'ils se jetteraient à la tête de mon cheval s'ils me voyaient témoigner l'intention de les abandonner.
«J'ai perdu la route, dit à l'improviste le tcharvadar bachy, qui ment comme un candidat à la députation en quête d'électeurs, et je vais vous conduire à un village signalé par les aboiements des chiens; là on m'indiquera le chemin.» Comme il nous serait impossible de remettre nos guides sur la bonne voie, nous sommes forcés d'accepter la solution proposée. Bientôt les masses noires d'une vaste kalè se dessinent à travers la nuit. Le tcharvadar bachy, arrivé sous la porte massive, parle d'abord en maître. «Ouvrez!» s'écrie-t-il impérieusement en s'adressant aux gens couchés sur les terrasses. Pas de réponse.
Le bonhomme adoucit alors sa voix: «Mes amis chéris, ouvrez la porte à de pauvres voyageurs bien altérés».
Les Persans ne s'apitoient guère sur le sort des gens souffrants ou fatigués, mais la soif est un mal si sérieux que tout le monde y compatit. A cet appel désespéré, une bonne âme a pitié des angoisses du tcharvadar, une tête apparaît entre les merlons qui couronnent le mur: «Derrière vous est un canal, buvez.—Mon ami, mon cher ami, reprend l'orateur en larmoyant, cette eau n'est pas chirine (douce). Je t'en prie, ouvre-nous la porte, nous sommes tous de pieux musulmans.» Voilà qui me flatte! Cet argument n'a pas d'ailleurs plus de succès que les autres. Les Orientaux sont méfiants, c'est là leur moindre défaut. Finalement, après lui avoir laissé chanter sur tous les tons la romance Au clair de la lune, les paysans engagent le tcharvadar à ne pas troubler plus longtemps leur sommeil et à camper avec sa caravane devant la porte du village.
Nos guides à cette réponse prennent une figure si déconfite, que je ne peux leur garder rancune. Afin de punir ces maîtres menteurs, je leur ordonne néanmoins de décharger les ânes et d'ouvrir les mafrechs; les lahafs sont étendus, et nous prenons possession des bancs de terre élevés auprès de la porte du village avec une satisfaction égale à celle que nous eussions éprouvée en entrant dans une belle chambre d'hôtel. Combien je me félicite en ce moment d'avoir adopté le mobilier iranien, si bien approprié aux vicissitudes de la vie nomade!
Vers trois heures du matin, nos gens, effrayés non sans raison par la perspective de la chaleur à supporter, demandent à partir. Les plus lâches, devenus avec le jour les plus braves, accusent de poltronnerie le chef des âniers:
«Il aurait bien mieux valu voyager à la clarté des étoiles, conclut le cuisinier.
—Tu ne tiendrais pas de si beaux discours si à cette heure tu avais la tête séparée du corps», répond l'autre avec humeur.
Traverser en plein jour, au mois de juillet, au train d'une caravane d'ânes le désert de Koum serait folie. Nous abandonnons à la probité des guides les bagages, nos fusils, trois mille francs en pièces d'argent dont le poids pourrait être gênant, et, accompagnés d'Houssein, le soldat d'escorte monté lui aussi sur un vigoureux coursier, nous nous décidons à tuer, s'il le faut, les chevaux du naïeb saltané, mais à gagner Koum avant huit heures du matin.
1er août.—En quittant le village, Marcel a réglé ainsi notre allure: un quart d'heure au galop, cinq minutes au pas.