—Vous venez de la cour, khanoum, reprend Fatma préoccupée. Parlez-nous des modes. Il paraît que, depuis son dernier voyage en Europe, le chah a fait raccourcir les jupes des femmes de l'andéroun, et qu'en ce moment elles les portent à peine longues d'un tiers de zar (le zar équivaut à peu de chose près au mètre). J'ai également entendu dire que les princesses entouraient leur visage de merveilleuses fleurs fabriquées dans le Faranguistan. Je serais bien heureuse si vous vouliez me donner des guirlandes ou des bouquets: je vous offrirais en échange un de mes beaux bracelets d'argent, orné de corail, de perles et de turquoises.
—Je suis désolée de ne pouvoir satisfaire votre désir; vous le voyez, je voyage comme un derviche et, à part les instruments nécessaires aux travaux de mon mari, quelques vêtements de rechange composent tout mon bagage.
—Pourquoi travaillez-vous? Vous êtes donc pauvre?
—Non.
—Mais alors pourquoi voyagez-vous? Qu'êtes-vous venue faire en Perse? Pour toute femme, le bonheur consiste à se reposer et à se parer.
—Vous employez donc toutes vos journées à vous embellir?
—Certainement non, bien que le soin de ma personne absorbe beaucoup de temps. Voyez comme le henné qui colore l'extrémité de mes doigts est bien disposé! Combien mes sourcils et mes yeux sont peints avec art! mes cheveux parfumés! Croyez-vous que tout cela se fasse aisément et soit l'affaire d'un instant?
—Quand vous avez terminé votre toilette, quelles sont vos occupations?
—Je fume, je prends du thé, je me rends chez des amies, qui sont heureuses à leur tour de me tenir compagnie. Voici auprès de moi des khanoums venues dans l'intention de vous voir.»
La conversation s'est longtemps prolongée; j'ai eu beaucoup de peine à obtenir que ces dames se décidassent à parler l'une après l'autre, et j'ai dû souvent leur faire répéter leurs questions, afin de les bien comprendre. Elles ont mis d'ailleurs la meilleure volonté du monde à saisir le sens de mes paroles, puis elles m'ont fait redire mes phrases en plaçant les verbes à leur temps, et en intercalant au moment opportun les formules de politesse usitées dans une semblable conversation. Les substantifs au nominatif et les verbes à l'infinitif se présentent assez vite à ma mémoire, mais je confonds le génitif et l'accusatif, le passé, le présent et le futur, et je manque surtout dans mon langage de ces élégances qui font, assurent mes professeurs en courts jupons, le grand charme et le mérite de la langue persane.