Vues du haut de la tour, les fortifications paraissent dessiner un cercle parfait, au milieu duquel se pressent, dans un ensemble confus, des arbres, des terrasses et des coupoles émaillées, pareilles à de grosses turquoises. La cité est vivante sur toute son étendue; on n'aperçoit pas, comme à Tauris ou à Koum, d'immenses quartiers abandonnés.

J'ai beaucoup de peine à dominer le vertige dont je suis saisie quand j'aperçois au-dessous de moi la ville sur laquelle le minaret semble s'abattre: mes mains cherchent un appui et s'accrochent instinctivement aux dernières marches de l'escalier. Je ne suis point d'ailleurs la première personne qui ait éprouvé des sensations désagréables sur cette plate-forme: c'est du haut de la tour penchée que l'on précipitait, il y a encore peu d'années, les femmes convaincues d'adultère.

Le mari, aidé de ses parents et souvent de la famille même de la coupable, obligeait sa chère moitié à gravir les marches de ce terrible escalier, et il lui suffisait de la pousser quand elle avait atteint les derniers degrés, pour la lancer dans l'éternité.

UNE RUE DE KACHAN.—MASDJED DJOUMA.

La victime n'avait pas grand'chance d'effectuer sans dommage ce voyage aérien. On raconte cependant que l'esclave d'un riche négociant, accusée d'avoir empoisonné son maître, et condamnée à subir le sort réservé aux adultères, tomba si heureusement sur le sol, qu'elle se releva sur-le-champ en prenant Allah à témoin de son innocence. La foule, émerveillée, crut à un miracle, arracha les voiles de cette femme, en fit des reliques et la ramena en triomphe au palais du gouverneur. Par respect pour la volonté divine, les habitants de Kachan ne se contentèrent pas de la vénérer à l'égal d'une sainte, ils lui assurèrent pendant toute sa vie une existence indépendante.

En rentrant au télégraphe, nous passons auprès de la masdjed djouma. Sur la rue même s'élève un antique minaret, dont les parties inférieures sont encore revêtues d'élégantes mosaïques de briques monochromes; je demande à mon guide s'il nous est permis de visiter cet édifice, son état de ruine me semblant autoriser cette infraction aux usages.

«Le clergé de Kachan et les habitants eux-mêmes sont très tolérants, me répond-il: un chrétien n'a jamais été maltraité dans nos murs. Vous feriez bien cependant de vous abstenir d'entrer dans les mosquées tant que l'imam djouma ne vous en aura pas donné l'autorisation: cet excellent homme vous accordera cette faveur sans aucune difficulté, et vous serez ainsi à l'abri des insultes des fanatiques.»

Il serait imprudent de ne point tenir compte des sages conseils de notre cicérone; l'ardeur du soleil nous engage d'ailleurs à rentrer au plus vite.

10 août.—Le gouverneur, en réponse au message qui lui annonce notre arrivée, vient d'envoyer, pendant notre absence, un superbe pichkiach (cadeau), composé de quatre charges de pastèques, de melons, de pêches et d'abricots, et de deux ravissants petits agneaux: l'un blanc avec les pattes, le museau et les cornes noirs, l'autre immaculé comme la neige de l'Ararat; en échange il nous fait demander de faire sa photographie équestre. Cette manie, particulière à tous les grands personnages persans, nous inquiète. Cependant comment refuser de satisfaire le caprice de ces grands enfants qui nous accueillent avec tant de courtoisie et peuvent nous faciliter l'entrée des monuments religieux et des sanctuaires les plus vénérés? Le rendez-vous est fixé à deux heures avant le coucher du soleil. Vers le soir j'aperçois le cortège qui débouche sur la route, par la porte du bazar aux cuivres.